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Pions empoisonnés : Episode 32


39

12 juin

Au fur et à mesure que progresse le Championnat, la conventionnelle poignée de mains échangée par les grands maîtres au prélude de leurs combats a gagné en vivacité. Elle s’accompagne dorénavant de brèves paroles énoncées sur un ton désinvolte, preuve, perceptible par tout un chacun, d’indubitables « accointances ». La tension entre le Champion du monde et son challenger, palpable aux premières heures du match, s’est peu à peu dissipée pour céder place à une décontraction imprévue, de moins en moins admissible par ceux de leur camp respectif. Comme si l’enjeu premier de la compétition devenait secondaire et ne procurait désormais aux grands maîtres qu’un socle favorable à l’émergence d’autres desseins communs…

Lors de la sixième partie, soit à mi-match, le grand maître Bronstein, conduisant les noirs, s’est engagé dans une défense Petroff. Un choix pour le moins insolite, eu égard à son penchant pour les ouvertures asymétriques - à l’instar de sa familière sicilienne - qui augurent de parties à double tranchant.

Tout et son contraire ont été dits à propos de la Petroff, autrement dénommée défense russe, mais c’est un fait avéré qu’elle est à l’ère moderne rarement prisée des joueurs de haut niveau. Sa dévaluation injustifiée est en partie due aux mémorables défaites du dissident Korchnoi lors du Tournoi des candidats en 1974, puis lors de la quatrième partie du match pour le titre de Champion du monde l’opposant à Karpov, en 1981 à Merano. Il n’en est pas moins vrai que certains super grands maîtres[1], tels Vassily Ivanchuk, Vladimir Kramnik ou Boris Gelfand, l’ont à l’occasion jouée.

- Bof ! Une Petroff, cette ouverture ringarde… soupire Najat. Je te parie qu’on va s’ennuyer à mort et qu’on va vite voir se pointer la nulle !

- C’est quoi encore ce délire ! se récrie Marwan. Moi je la joue cette ouverture et j’ai gagné un max de parties avec. Tiens, la dernière y’a un mois, en Championnat scolaire contre Yassine Alaoui du lycée Lyautey de Casa.

- Tu parles d’une victoire ! l’interrompt-elle, la mine outrée. Contre un 1300 ! Je me souviens même que t’avais une pièce en moins. S’il avait pas gaffé, en finale t’étais mort ! Un peu de modestie mon cher frère, ajoute-t-elle sur le ton professoral qu’elle adopte volontiers au cours de leurs débats échiquéens.

- OK ! N’empêche que j’étais bien en sortant de l’ouverture, se défend mollement Marwan face au persiflage de son impitoyable jumelle.

- Mouais… Pas mal, t’as égalisé. Normal… Écoute, je vais te dire un truc… Hier soir, j’ai passé deux heures au moins sur mon ChessBase[2], j’ai regardé les parties de Bronstein et de Rezvani…

- Ah bon ! Et pourquoi t’as fait ça…? Ça sert à quoi ?

- Ben, c’est évident, contrairement à toi, je suis ce qui se passe… Je m’intéresse au match, moi.

- Alors, quel est ton pronostic, puisque t‘as l’air tellement au courant ? ironise Marwan, tentant vainement de prendre l’ascendant sur sa soeur.

- Ce n’est pas le problème… Épargne-moi s’il te plaît tes réflexions déplacées. Je te prie de ne pas m’interrompre.

- Wouah ! J’ai l’impression que c’est el bou qui parle. Tu marches sur ses traces, on dirait…

- T’es vraiment relou, Marw. Puisque c’est comme ça je te dirai rien !

La tournure enflammée que prend la conversation entre les jumeaux commence de susciter des « Chut ! » et des « Silence ! » excédés de la part de spectateurs assis dans leur proche entourage. Sous des sourcils froncés, le regard mécontent de l’entraîneur dardé sur le binôme perturbateur, les incite sur le champ à baisser le volume de plusieurs tons. En l’attente du troisième coup du grand maître iranien, qu’il tarde exagérément à jouer, Marwan et Najat reprennent leur dialogue à voix feutrée.

- Smehl-i, ma sœur, je voulais pas te vexer, s’excuse Marwan, désireux de mettre au plus vite fin au conflit naissant.

- Je te pardonne pour cette fois… Mais dans un sens, t’as pas tort, tu sais… Je vais te dire un secret mais tu le répètes pas, hein ! À personne !

- Juré, jumelle !

- Alors je te le dis… Moi, si après le bac je suis pas encore grand maître d’échecs féminin, je veux faire flic, révèle Najat. Comme papa… Je ferai l’École de police, à Rabat. Je sais que maman, elle, elle aimerait que je rentre à l’École d’infirmières pour prendre sa suite, mais moi, tu comprends c’est la police qui m’intéresse, poursuit-elle d’un air mi-sérieux mi-songeur.

- Cool ! Moi si je peux pas être grand maître, je serai footballeur professionnel. Au KACM[3] ! lui retourne son immature frère.

Raisonnablement, Najat ravale la réplique ironique qui lui démange la langue face aux songes puérils de son double pour relancer le sujet qui lui tient à cœur.

- Alors… Tu veux pas savoir le résultat de mes recherches sur ChessBase ?

- Si, si, Madame l’inspectrice

- C’est ça, fiche-toi de ma gueu… euh… de ma figure ! Bon, voilà… Bronstein n’a pas joué une seule fois la Petroff sur mille deux cents parties et des poussières que j’ai vues dans la base. Ça t’en bouche un coin, ça, hein !

- Il a fait une spéciale prépa pour surprendre l’Iranien. Comme dans la première, avec l’Alekhine. Il l’avait jamais jouée non plus… T’es d’accord avec moi ?

- C’est vrai, concède Najat. Mais l’Alekhine, ça fight, quand même. Alors que la Petroff, bonjour l’ennui !

- Et pourquoi il joue pas, là, Rezvani. Après, il va encore se mettre en zeitnot ! s’impatiente Marwan. Il a, soit Cavalier prend e5, soit d4. C’est pas si compliqué de choisir entre ces deux lignes, pas la peine d’y passer des plombes !

- D’habitude contre la Petroff, il joue la grande ligne, la première que t’as dit. Il doit réfléchir à autre chose… Ah oui ! Tu vas voir, je suis sûre qu’il va jouer Fou c4, la variante italienne, pour placer ensuite le gambit Boden-Kieseritzky, je le sens, je le sens… Pour faire croire à un simulacre de combat avant de conclure la nulle.

- Quelle idée zarbi ! Tu lis trop de polars … Fou c4, d’abord c’est inférieur, je crois… Et puis je ne vois pas pourquoi ils refuseraient le combat. C’est pas la première fois d’ailleurs que tu me dis ça. Moi, j’y crois pas, mais c’est toi l’enquêtrice ! Pourquoi t’en parles pas au paternel de tes idées ?

- Bof ! Tu le connais, carré comme il est… Il lui faut des faits, pas des intuitions… D’ailleurs c’est ce qui manque dans la Police marocaine, des femmes avec de l’intuition. Comme moi…

À ce stade de leur conversation sous cape, une rumeur s’élevant du public les incite à porter simultanément leur regard sur l’écran où vient de s’afficher le dernier coup du grand maître iranien au terme de douze minutes de réflexion : 3.Fc4.

- Tu vois, je te l’avais bien dit ! exulte Najat.

La secrète admiration que Marwan porte à sa sœur, qu’il dissimule d’ordinaire sous des piques cyniques et de pitoyables traits d’humour, ne fait que s’accroître à la réalisation de la prédiction. Sa routinière ironie n’y trouve aucun motif à s’exprimer et c’est ébahi et bégayant qu’il lui retourne a contrario un compliment :

- Tu… tu es une… une magicienne, Naj !

- Mais non, t’exagère ! Je ne suis pas encore Judit Polgar[4], la magicienne des échecs… Au fait, tu te souviens de la simultanée qu’elle a donnée contre les féminines du Maghreb à la fin du Tournoi de Marrakech… J’ai bien tenu quand même avec ma Berlinoise

- Ouais ! Sûr que je m’en souviens. Respect ! Sur les quarante, t’étais la dernière à fighter encore, elle a fini par gagner mais après elle t’a félicitée. Moi, j’étais fier de toi.

- J’étais inspirée ce jour-là… La veille, j’avais étudié à fond les parties de Kramnik, j’étais sûre qu’elle allait jouer l’espagnole… Heureusement qu’elle a pas joué d4 ! Là j’aurais été mal !

- Mais… comment t’as deviné pour Fou c4 ? interroge Marwan pour en revenir à la partie qui se déroule sous leurs yeux.

- Je l’ai senti, c’est tout… L’intuition féminine, tu vois. Mais pour le reste j’ai mon idée…

- Alors, parles-en au paternel de ton idée, je suis sûr qu’il t’écoutera. Comme ça, tu pourras faire tes premiers pas dans la police !

[1] Grands maîtres dont le classement ELO est supérieur à 2700

[2] Base de données compilant des millions de parties d’échecs

[3] Le célèbre club de football de Marrakech

[4] La plus forte joueuse d’échecs de tous les temps, de nationalité hongroise

La passion des échecs depuis 1950 Avec ses 200 membres de tout âge, l'Échiquier du Roy René est le plus ancien Club d’Échecs d'Aix-en-Provence

1 rue Emile Tavan, 13100 Aix-en-Provence
T.04.42.21.01.29

 

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