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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 42

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- Krav… maga, murmure Tariq dans un demi-sommeil tandis que l’Audi file au cœur de la nuit sur l’avenue Houmman el Fetouki.

- « Crabe » quoi ? réagit le commissaire Benmansour. T’as faim, Tariq ? Ça t’a pas coupé l’appétit cette scène de meurtre, tu rêves d’un bon crabe mayo pour te remettre de tes émotions, c’est ça ?

- La, la ! Je disais « krav maga », tu connais…

- Krav maga, krav maga… Ça me dit vaguement quelque chose… Faudrait que je regarde sur Wikipédia.

- Pas la peine, je vais t’expliquer. C’est une méthode de self-défense israélienne très efficace, certains coups peuvent être mortels.

- Ah oui ! Je vois, j’en ai entendu parler… Mais, pourquoi ça t’est venu à l’esprit cette histoire de krav maga, tu pratiques cet art martial…? Non ! Tu veux pas dire que…

- Si, la blessure du mort… C’est un coup de krav maga porté à la gorge par le poing. Je n’y avais pas pensé tout à l’heure, mais là, alors que je commençais à m’endormir, j’ai eu un flash,  tout à coup j’ai deviné que c’était ça.

- T’es vraiment sûr ? Tu comprends ce que ça signifie pour l’enquête ?

- Les agents du Mossad…? Là, ils ont déconné ! On va pouvoir les boucler, cette fois.

- Mollo, mollo ! T’emballe pas, Tariq ! Il nous faudrait récolter de sérieuses preuves pour cela. Il n’y a pas que les Israéliens qui pratiquent le krav maga, même les marines américaines s’y sont mis, je crois, et sûrement d’autres armées.

- Y’a l’analyse ADN, non ?

- Oui, bien sûr… L’échantillon de sang sur le poignard. C’est un élément primordial pour l’enquête. Va falloir faire des prélèvements de salive à tout ce beau monde… Quelle galère ! Bon, on arrive, je te laisse à Bab el Mellah ?

- Wakha ! Appelle-moi pour mon vélo si t’as du nouveau. Choukrane !

 

Après avoir déposé le gardien de la paix, Benmansour, fait rapidement demi-tour pour regagner l’hôtel. Un début de migraine lui enserre le crâne… Un mort ! Ce qui ne devait surtout pas advenir s’est produit. Une fois de plus il a été pris en défaut dans l’exercice de sa mission. Et imagine déjà la réaction du divisionnaire… Or, étrange paradoxe, ces pensées déprimantes, passées les quelques minutes nécessaires à encaisser le choc de son échec, le stimulent plus qu’elles ne l’accablent. Non, il n’abandonnera pas ! Il ne fera pas ce plaisir aux diverses cliques qui s’évertuent à torpiller le match. Et il va prendre les devants face à Khaled Salah, et d’emblée lui secouer les puces pour n’avoir encore accédé à sa demande de renforts !

La sonnerie obstinée de son mobile interrompt ses ruminations vindicatives. « Ce putain de téléphone, encore ! Une autre mauvaise nouvelle, je parie… La loi des séries… »

- Ssi Abdelaziz ! Un grand malheur est arrivé… Le président Kermani. . C’est ma faute… Pardon, pardon !

- Hein ! C’est toi Ahmed ? Qu’est-ce que tu  racontes ! Kermani… un malheur…? Il est… il est mort ?

- La, la, il est blessé, il est avec moi dans la chambre, il demande à te voir le plus vite possible.

- Blessé… ! Quoi, blessé ! Gravement ? Qu’est-ce qu’il a ? T’as appelé les urgences ?

- Non, il veut pas, il s’est fait lui-même les premiers soins…

- Bon, je suis là dans trois minutes, j’étais en route… Merde !

 

Benmansour pénètre en trombe et en sueur dans la chambre 370. Il y découvre un Benhaddou, affichant sur sa face les stigmates du désespoir, en circumambulation autour du fauteuil où se rencogne un Kermani blanc comme un linge. Ignorant son brigadier en proie aux affres de la culpabilité, il se porte immédiatement aux côtés du président de la Fédération iranienne grimaçant de souffrance.

- Montrez-moi ça, Monsieur Kermani ! Ça a l’air sérieux, vous saignez beaucoup de l’épaule, je vais faire venir quelqu’un…

- Non, non, inutile… Une simple éraflure.

- Tu parles d’une éraflure ! Ça n’arrête pas de pisser, il vous faut des points de suture de toute urgence. Je vais appeler ma femme, elle est infirmière.

- C’est le deltoïde. J’ai perdu beaucoup de sang, je crois, j’ai essayé d’arrêter l’hémorragie comme je pouvais, mais je…

- Il est dans les pommes Ahmed ! Arrête donc de tournicoter dans cette piaule en invoquant Allah, appelle tout de suite les urgences, il faut absolument le transférer à l’hosto ! Je vais essayer de le faire revenir… J’espère que l’artère sous-clavière n’a pas été touchée, il risquerait au mieux de perdre son bras !

- Wakha ! J’appelle instamment la Polyclinique de la Koutoubia !

Benmansour bénit Khadija, son épouse bien-aimée, de l’avoir tarabusté des années durant afin qu’il suive les cours de premiers secours dispensés par le Croissant rouge. « Ça te servira un jour, tu verras… surtout avec le travail que tu fais » discourait-elle sans fin pour le décider. Il s’était finalement rendu à ses arguments et avait suivi la formation. Outre l’avoir distrait de sa routine, les enseignements délivrés par le Croissant rouge l’avaient intéressé à un point tel qu’il avait un temps envisagé de se reconvertir dans la Police scientifique. Le boulot de Karim « l’Expert » le fascinait indéniablement, mais il savait aussi que la fréquentation assidue de corps meurtris ne contribuerait ni à apaiser son âme, ni à le réconcilier avec une espèce humaine capable des pires abominations. Il était temps qu’il se préserve, à quelques années de sa retraite afin de la vivre le plus sereinement possible. Il n’avait donné suite à cet élan velléitaire.

En attendant les urgentistes de la Polyclinique, Benmansour se penche sur son « patient » pour lui administrer quelques claques légères sur les joues accompagnées de paroles encourageantes : « Allez, Kermani, revenez… Rien de grave, vous allez avoir les meilleurs soins… Respirez fort à présent… » Ce disant, il lui flanque sous le nez un flacon qu’il vient d’extraire de la trousse de premières urgences dont il ne se sépare jamais. De l’intérieur de la fiole s’exhale un puissant arôme d’essences végétales. Sa petite médecine à lui… Du plus loin qu’il s’en souvienne, sa grand-mère et à sa suite sa mère ont concocté cette préparation alcoolique à partir d’un éventail de plantes médicinales récoltées dans les collines. C’est toujours sa mère qui lui procure cet élixir « qui ferait revenir un mort », comme elle aime à le dire.

Il faut reconnaître qu’opère la magie ancestrale : les paupières du président Kermani commencent à papillonner, avant de dévoiler deux prunelles stupéfaites convergeant vers le commissaire. Aux quelques balbutiements qu’émet le blessé, Benmansour se rassure tout à fait. « Bon, le voilà à nouveau parmi nous, je vais examiner de plus près cette blessure… »

- Ahmed ! Va me chercher dans la salle de bains une serviette propre, il faut lui faire un bandage compressif, ça pisse toujours.

- Tout de suite Ssi Abdelaziz, pardon, pardon !

- Ça va Ahmed ! C’est pas le moment… Quel pardon d’abord ? Je ne vois pas de quoi tu parles… Alors basta avec ton pardon, tu crois pas qu’on a plus urgent !

 

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