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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 41

 

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Les trois policiers et le vigile du casino font cercle autour du corps gisant sur le trottoir, dissimulé sous son linceul improvisé. Le commissaire ouvre sa valisette pour en extirper des gants de latex, des bâtons de craie et une bobine de rue-balise estampillée « Police nationale ».

- Fouad, déroule-moi du ruban autour de la scène… Tiens, Tariq ! À toi l’honneur, enfile ces gants et enlève-moi ce truc qu’on puisse voir la tête de notre macchab.

Le gardien obtempère, fébrile. Lui qui voulait de l’action, le voici aux prises avec son premier cadavre ! Il dévoile le défunt étendu face contre terre, vêtu d’un costume qui semble trop ample pour sa taille. Son bras gauche est replié sous son thorax mais le droit est visible, allongé le long du corps. La manche de la veste recouvre en partie sa main, ne laissant apparaître que des phalanges contractées. Ornant l’annulaire, étincelle une bague sertie d’une pierre précieuse.

- Merde ! jure Benmansour. Il ne manquait plus que ça… Hé, Fouad ! Chouf cette bague !

- Oui, un bijou magnifique, c’est une topaze, non ? Et alors… ?

- Simplement… la bague de l’un des coaches du grand maître iranien !

- Aïe, aïe, aïe ! Tu es sûr, Abdelaziz ?

- Certain, aussi sûr que ce type est refroidi. Bon, on ne touche à rien, l’Identité ne va probablement pas tarder. En attendant, Tariq, attrape cette craie et délimite-moi sur le sol les contours du corps. Quelle poisse, ce mort !

 

À minuit quarante-cinq, Karim dit « l’Expert », le spécialiste de l’Identité, arrive sur les lieux, suivi de près par l’ambulance. Il prend une série de clichés sous des angles variés, puis, penché sur le corps, le scrute sous toutes ses coutures avant de griffonner quelques notes sur son carnet. Ayant terminé son examen préliminaire, il interpelle les policiers.

- Bon, on va le retourner. Je n’ai pas remarqué de blessures, ni de détails significatifs de ce côté du corps. Ce filet de sang qui s’est écoulé sur le trottoir, provient apparemment de la bouche. Il a sans doute succombé à une hémorragie interne.

L’inspecteur et le gardien font pivoter le corps sur le dos avec toute la délicatesse qu’exige l’opération afin de ne détruire d’indices. Nul doute ne subsiste quant à l’identité du trépassé qu’éclaire en pleine face la lumière crue du réverbère : le pasdaran Hachemi. Plus que la souffrance, le visage du mort dénote la stupéfaction. Ses yeux exorbités ont l’apparence de billes d’agate que la patine du temps aurait ternies. Sa gorge, profondément enfoncée, a pris une hideuse teinte violacée et déjà s’affairent autour de ses lèvres entrouvertes, encombrées de caillots, la première cohorte de diptères nécrophages. Sa main gauche est encore crispée sur le manche d’un stylet dont la lame effilée est maculée de sang coagulé.

- Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée, énonce avec à propos Benmansour en guise d’oraison funèbre. Dieu ait son âme… À toi de jouer, Karim !

L’expert mitraille à nouveau le cadavre puis s’agenouille auprès de lui afin de procéder à divers examens et prélèvements. Après quelques minutes, il se relève l’air satisfait pour s’adresser aux ambulanciers qui patientent en retrait.

- J’ai terminé, vous pouvez embarquer le colis. Direction le frigo. Le légiste s’occupera de lui demain matin.

Tandis que les ambulanciers enfournent le corps dans la macabre housse avant de le déposer sur un brancard, Benmansour interroge le spécialiste de l’Identité judiciaire.

- Verdict, Karim ?

- D’après mes premières constatations, la mort résulte d’un seul coup à la gorge, il n’y a pas d’autres blessures apparentes. Le larynx a été écrasé provoquant une rapide asphyxie et une cyanose des tissus. On peut supposer qu’il s’est senti menacé et a essayé de se défendre, preuve en est ce poignard qu’il serrait dans sa main gauche. J’ai fait un prélèvement du sang qui s’y trouvait, par l’analyse on comparera avec un échantillon du sien, mais il ne fait aucun doute que c’est celui de son agresseur. Il y a quelques fibres aussi sur la lame, il a dû le toucher à travers un vêtement.

- Montre-moi cette arme de plus près, l’interrompt le commissaire… Ah oui ! C’est le genre de poignard que l’on peut trouver au souk Haddadine, dans les échoppes des ferronniers, constate-t-il en l’examinant au travers de la pochette plastique. Tu me la restitueras après vos analyses, c’est un indice de taille que je devrai joindre au dossier. Bien, continue.

- Rien d’autre pour l’instant, on en saura plus après l’autopsie et les analyses.

- C’est-à-dire quand, les analyses ?

- Euh… d’ici deux ou trois jours, on va dire.

- Tu plaisantes ? Il me faut ces résultats en fin de matinée !

- Bon, t’en auras, mais tu sais bien que pour l’ADN il faut envoyer à Casa, je peux pas te les promettre avant deux jours.

- OK, je me contenterai de ce que tu as… Tariq ! Tu peux rentrer chez toi ! Tu es en vélo, non ?

- Oui, j’ai mon VTT, il est là… opine le gardien de la paix en désignant d’un vague geste une haie de lauriers roses. Mais… Mon VTT ! Il a disparu ! C’est… c’est impossible, je l’avais posé contre ces arbustes en arrivant !

- Et tu avais mis l’antivol, bien sûr ? s’enquiert le commissaire, en lui adressant un clin d’œil ironique.

- L’antivol…? L’antivol, non, j’y ai pas pensé. J’ai pensé qu’à me rendre fissa sur les lieux du crime.

- C’est ton VTT, Tariq, mais c’est aussi ton outil de travail. Un bon fonctionnaire de police doit être attentif à son outil de travail et le préserver, sermonne indulgemment Benmansour. C’est tout à ton honneur d’avoir pensé que ton premier devoir était de te rendre aussitôt sur les lieux, mais la prochaine fois, tu prendras quelques secondes pour verrouiller ton vélo. Le cadavre ne se serait pas envolé durant ce laps de temps ! Alors que là, c’est ton VTT qui s’est évaporé.

- Ha ! Ha ! Ha…! Oh, pardon, Ssi Abdelaziz ! C’est plus fort que moi… c’est ton humour. On vient de me voler mon vélo et je me mets à rigoler. Excuse-moi ! Ne t’inquiète pas, je retiendrai la leçon. Mais… si c’était l’assassin qui m’avait piqué mon VTT, pour décamper au plus vite ?

Le commissaire se fige un instant. Après avoir lancé un regard interrogateur vers son gardien, il s’emploie à tempérer son ardeur scénaristique.

- C’est une hypothèse, Tariq, mais tu apprendras qu’il faut en envisager plusieurs… Il y a l’intuition, bien sûr… l’intuition féminine… tu vois… Mais, qu’est-ce que je radote là ! Je pensais à autre chose, évidemment, Tariq, se justifie Benmansour quant à son accès de déraison suscité par les réminiscences du plaidoyer de sa fille.

- Ça m’est venu comme ça cette idée… cette hypothèse, comme tu dis. C’est pas impossible, non ?

- Elle est très plausible, au contraire. Une fois à l’hôtel, j’irai par acquit de conscience fouiner un peu sur le parking et dans l’abri des deux-roues. Encore faut-il que ton voleur se soit rendu à l’Atlas Souss !

- Mais si mon voleur et l’assassin sont un seul et même homme, il y a plus de chances, non, Ssi Abdelaziz ? Ce meurtre est peut-être lié à tout ce qui se passe au Championnat d’échecs.

- Peut-être, peut-être non… Rien pour le moment ne nous permet de faire un lien avec l’événement. Une autre hypothèse est le crime purement crapuleux… Et ce serait tombé précisément sur Hachemi… Hum ! Ça serait pour le moins bizarre…! Bon, on y va, je te ramène chez toi.

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