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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 40

48

Nuit du 13 au 14 juin

 

Le gardien de la paix Tariq Soussi enfourche son VTT pour regagner son domicile, sis dans un derb[1] de la mellah[2]. Peu après minuit, le commissaire Benmansour l’a relevé de sa mission de surveillance du président Guedj, après que ce dernier eut franchi les portes du restaurant italien de l’Atlas Souss pour se diriger vers l’ascenseur. Tariq éprouve, comme chaque soir au moment de rentrer chez lui, des sentiments contradictoires où s’entremêlent fierté et frustration : fierté d’avoir été choisi pour faire partie du dispositif mis en place par le commissaire, en même temps que frustration par rapport au rôle, croit-il mineur, qu’il lui a attribué. En tant que benjamin de l’équipe, récemment intégré au sein de la Sûreté nationale, il conçoit parfaitement que son collègue Benhaddou, de par son grade de brigadier, sa longue expérience de terrain et ses états de service, ait été placé à un poste-clé, mais ne peut pour autant s’empêcher de ressentir un soupçon d’envie. La fougue et la candeur de sa jeunesse, alliées à sa passion pour les blockbusters et les arts martiaux, le portent à rêver d’action et d’exploits spectaculaires que sont loin de concrétiser ces ennuyeuses journées passées à épier les faits et gestes d’un personnage sans intérêt qui demeure la plupart du temps reclus dans sa chambre. Avec devoir, pourtant, il s’applique quotidiennement à l’ingrate tâche dont lui échappe la nécessité, animé par l’espoir qu’elle lui ouvrira les portes d’une promotion prochaine.

Comme il parvient à l’entrée du complexe hôtelier, son collègue Benjelloul surgit de sa guérite pour manœuvrer la barrière et lui ouvrir le passage. Le geste que lui adresse le gardien en grimaçant un sourire, l’invite manifestement à descendre de vélo pour venir le distraire de son ennui. Tariq hésite quelques secondes mais l’insupportable pensée d’avoir à subir les récits mythomaniaques de son collègue à propos de ses rencontres féminines virtuelles sur koulchi-maroc.com le dissuade radicalement de marquer un arrêt. Il manifeste un refus courtois par un geste en retour signifiant qu’il est pressé de rentrer.

Le gardien Tariq Soussi pédale rageusement pour défouler son trop-plein d’énergie accumulé durant cette interminable journée où il a fait les cent pas entre la piscine et les jardins, les jardins et le piano bar, le piano bar et le salon de jeu, le salon de jeu et le restaurant, incessamment et en vain. Ainsi que les jours précédents, rien d’extraordinaire n’est survenu et sa frustration l’emporte aujourd’hui sur tout autre sentiment. Suivant son itinéraire habituel, il emprunte la rue Hafid Ibrahim avant d’aborder au ralenti son intersection avec la rue Ohod qui mène au casino. C’est un réflexe de prudence qui le fait chaque soir modérer son allure à l’approche du carrefour, depuis qu’il a manqué d’être pris en écharpe quelque temps plus tôt par une automobile de sport roulant à vive allure et tous feux éteints. La Maserati portait une plaque du corps diplomatique saoudien, ce qui l’avait dissuadé, à bon escient, de déposer plainte ni même de signaler l’incident à ses supérieurs.

Instruit par cette mésaventure, il ne manque de jeter un œil circonspect par dessus son épaule afin de se garder d’un éventuel chauffard ivre d’alcool et de jeux de hasard, or c’est une toute autre scène qui va capter son attention. Il perçoit de prime abord une sourde rumeur, entrecoupée de cris perçants qui lui vrillent les tympans, en dépit de la distance le séparant encore de l’entrée du casino. Une rumeur d’affolement et des cris d’effroi… Sans rien de commun avec les rires et les discussions légères qui animent habituellement les abords du casino. La lumière d’un réverbère lui dévoile par la suite un groupuscule de personnes particulièrement agitées qu’il rejoint en quelques secondes de pédalage effréné.

- Police ! claironne Tariq Soussi en exhibant son insigne. Que se passe-t-il par ici ?

- Un mort ! lance un homme. On vient de le trouver allongé sur le trottoir… là.

- Allez, circulez ! Laissez passer la Sécurité publique ! ordonne le gardien de la paix, en extirpant son mobile de la poche de sa saharienne. Ne touchez à rien, je préviens le commissaire Benmansour !

Sitôt qu’il reçoit l’appel de Soussi, le commissaire, sur le point de se coucher, réagit sur le champ.

- Ahmed ! Tariq me signale un mort près du casino, je pars illico presto… Je compte sur toi pour veiller jusqu’à mon retour. Appelle Idrissi… Qu’il me rejoigne au plus vite sur place.

- Wakha ! Ssi Abdelaziz… Un meurtre ? avance le brigadier.

- Comment veux-tu que je le sache ! rétorque sèchement le commissaire, en proie à ses nerfs en pelote. Je n’ai pas d’autres infos pour l’instant. Bon, j’y vais !

 

Tariq Soussi, escorté par un vigile de l’établissement, s’est efforcé de faire le vide autour du cadavre sur lequel quelqu’un a jeté par décence une nappe siglée du logo du casino. Il a du mal cependant à contenir les curieux dans le périmètre qu’il leur a assigné et c’est avec soulagement qu’il aperçoit cinq minutes après son appel le gyrophare annonçant l’arrivée du commissaire.

Benmansour fend les rangs de la petite foule pour se diriger vers le gardien de la paix en conversation avec le vigile et un homme de type européen. Le prenant à part, il l’interroge brièvement.

- Alors Tariq, que s’est-il passé ? J’espère que personne ne s’est avisé de toucher au corps.

- La ! Pas depuis que je suis arrivé en tout cas… à part le tbib[3].

- Le tbib…? Quel tbib ?

- Moi-même, intervient l’Européen. Docteur Castaing. J’étais à l’intérieur du casino quand quelqu’un a fait un appel pour demander un médecin, mais l’homme était déjà mort, j’ai pris son pouls à la carotide, il ne battait plus.

Le commissaire griffonne quelques notes sur son calepin puis se tourne vers son interlocuteur.

- Commissaire Benmansour, enchanté ! Avez-vous une idée de l’heure de sa mort ?

- Oh ! Très récente, son cou était encore tiède. Je dirais pas plus d’un quart d’heure avant mon arrivée… Autour de minuit peut-être.

- Bon… À part lui prendre le pouls, vous ne l’avez pas manipulé ?

- Non, non, bien sûr…! Je n’ai aucune idée de la cause de sa mort… Je suis cardiologue.

- Hum… Merci, docteur. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps. À quel hôtel êtes-vous descendu ?

- À la Mamounia, c’est là que se déroule le congrès auquel j’ai été invité. Vous pouvez m’y joindre, si besoin est.

- Ce ne sera pas nécessaire, nous allons faire transporter le corps de ce malheureux à la morgue. Notre légiste l’examinera demain matin. Bon séjour à Marrakech, Docteur Castaing… Ah, voilà l’inspecteur Idrissi, mon collaborateur…! On a un macchabée sur les bras, khouya !

- Oui, je sais. Mort naturelle…? J’ai fait appeler une ambulance, elle devrait bientôt arriver. Et l’Identité judiciaire aussi.

- Bien. Allons voir notre client de plus près… Tariq, fais-moi circuler tous ces traîne-babouches qui n’ont rien à faire ici ! Non, attends une seconde, y a-t-il des témoins parmi eux…? Qui a découvert le corps ?

- Une cliente qui était sortie fumer une cigarette, elle a appelé le vigile puis elle a eu un malaise, renseigne Tariq. Son mari l’a ramenée à leur riad, le Mabrouka, le vigile a noté l’adresse.

- Oui, oui, je connais ce riad… Bon, on se passera d’elle, on la contactera éventuellement demain. Pas d’autres témoins ?

- Non, Ssi Abdelaziz, pas à ma connaissance. Je ne suis arrivé que cinq minutes après la découverte du corps, d’après le vigile.

- OK… Vous, dégagez-moi d’ici, vous n’avez rien à y foutre, bande de chacals, si vous n’avez aucun témoignage à fournir à la police sur la mort de cet homme ! Allez, fissa ! rugit Benmansour, excédé par la présence nauséabonde des badauds qui continuent d’affluer. Tandis que les « charognards », ébranlés par la diatribe du commissaire, s’égayent sans tarder, le vigile du casino demeure dans l’expectative, ne sachant si l’ordre proféré le concerne également.

- Toi, le vigile, au lieu de te dandiner comme un pingouin, viens avec nous, j’aurais besoin de ta déposition. Comment t’appelles-tu, au fait ?

- Yassine, Ssi Commissaire… Yassine Azemmour.

- Tu as un collègue qui peut te remplacer un moment à l’entrée ?

- Oui, commissaire, je pense… Je vais appeler la direction de la sécurité.

- Bien, on y va !

 

[1] Ruelle

[2] Quartier juif

[3] Docteur, médecin

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