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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 38

46

13 juin

 

Dix bonnes minutes se sont écoulées depuis que l‘arbitre Jha Singh a mis en marche la pendule… Il se tient près de la table de jeu dans l‘attente du premier coup de Bronstein, dissimulant mal une croissante nervosité. Les pensées anxieuses qui l‘agitent se peignent sur son visage : ce Championnat du monde qui devait légitimement être son heure de gloire, l‘apogée de sa carrière d’arbitre international, prend la tournure d’un véritable fiasco. Jamais auparavant il n’a eu à se colleter avec une telle situation où ne cessent de se multiplier des incidents quasiment ingérables, non répertoriés dans sa bible, ICCF Arbiter Manual. Compter sur le soutien du président de la FIDE serait en outre illusoire, il sait parfaitement qu’en cas de coup dur, Boukharov se dégagerait de toute responsabilité afin de se protéger d’une éventuelle destitution et se déchargerait du fardeau des incidents sur les deux arbitres. Une majorité de fédérations, celles qu’il arrose à satiété de ses douteux deniers, se rangeraient obséquieusement de son côté pour défendre ses intérêts si d’aventure il devait être mis en cause dans une faillite du Championnat.

Tandis qu’ainsi rumine l’arbitre Jha Singh, le Champion du monde se décide, il avance son pion-roi de deux cases, appuie sur la pendule, puis note son mouvement initial sur la feuille de partie : 1.e4… La septième partie est lancée ! Au coup affiché sur l’écran, une onde de stupéfaction parcourt le public… Le grand maître Bronstein ne joue jamais e4 ! Quelle mouche l’a donc piqué ? Un début quasiment suicidaire, sachant qu’il n’a pu raisonnablement se préparer sur toutes les défenses susceptibles d’être jouées par son adversaire. Qui que ce soit au fait de l’actualité échiquéenne mondiale sait pertinemment que Rezvani opte souvent pour la variante Najdorf de la défense sicilienne… Mais l’on n’ignore pas non plus qu’en fonction des adversaires rencontrés - de leur psychologie, préciserait-il – le grand maître iranien possède le don de trouver la faille dans leur cuirasse et d’adopter les défenses contre lesquelles ils sont moins préparés – la Française, la Caro-Kann ou la Pirc, notamment, qui promettent de bonnes contre-attaques face à des coups imprécis de la part des Blancs. Mais aujourd’hui c’est bien la défense sicilienne qu’il a choisie. Son cinquième coup – g6, qui conduit à la variante du Dragon – provoque cependant de nouveaux remous parmi les spectateurs. Bronstein lui-même semble un instant décontenancé, puis, résolument, enchaîne les coups théoriques de l’attaque yougoslave.

Le regard pétillant d’amusement de Najat se porte tour à tour sur les deux grands maîtres, mais elle s’impose de taire ses sentiments à son frère et aux autres copains du club. Elle a quasiment prévu un tel scénario : le remake de la quatrième partie du match avec les couleurs inversées ! « Si ces deux-là ne sont pas complices, je mange ma casquette ! se dit-elle, en proie à un début de fou rire qu’elle a du mal à contenir. À quel jeu sont-ils en train de jouer ? » Elle regarde ses voisins à la dérobée : passés les premiers moments de surprise, tous se sont penchés avec intérêt sur la partie. Y compris Marwan qui, une fois n’est pas coutume, n’affiche pas la moue d’ennui qui agace tant sa jumelle. Il est vrai que la variante est source de violence, de coups imprévisibles, d’innovations et de déviations par rapport à la sacro-sainte théorie. Les deux grands maîtres s’en donnent d’ailleurs à cœur joie dans cet affrontement, au grand bonheur de leur public – même si les arcanes de leur stratégie respective leur apparaissent totalement inintelligibles. L’essentiel pour eux c’est que se déroule un véritable combat.

« Simili combat, estime de son côté Najat qui suit attentivement les phases successives de la partie. Cet échange massif de pièces ne peut déboucher que sur une position morte[1] ! »

Ce qu’elle pressentait, effectivement se produit : Bronstein et Rezvani se serrent bientôt la main en échangeant un sourire de connivence pour entériner la nulle, sous les regards hargneux de leur camp respectif.

 

 

[1] Lorsqu’aucun des joueurs ne peut mater le Roi adverse par aucune suite de coups légaux

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