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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 37

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La télécommande greffée dans sa paume, le brigadier Benhaddou zappe compulsivement depuis une bonne demi-heure en une quête erratique d’un programme distrayant. En vain jusque-là… Pourtant, en dépit de la frustration qui le gagne, son pouce spasmodique continue de s’activer de manière autonome sur les touches du boîtier en même temps que s’impressionne sa rétine des flashes polychromes qui se succèdent sur l’écran plasma. Subitement, sa main reste en suspens et s’immobilise son pouce. Des images en noir et blanc se sont intercalées dans la psychédélique bouillie de couleurs, qui le laissent sidéré. Un film noir américain ! Qu’il ne connaît pas ! Au comble de l’excitation, il s’immerge aussitôt dans la scène d’anthologie qui se déroule à ce moment précis sur l’écran.

- Ah ! Le Grand Sommeil… Howard Hawks, 1946. Avec le couple mythique Bogart – Bacall… déclame de manière impromptue le commissaire en pénétrant dans la chambre.

- Chouf ! Quel regard, cette actrice !

- Ce n’est pas pour rien qu’on l’a surnommée The Look… Tu n’avais jamais vu ce film, Ahmed ?

- La ! L’actrice seulement… dans mes rêves… Mais les polars américains ce sont mes films préférés.

- Bien, je crois qu’il est temps que tu plonges aussi dans le grand sommeil. Moi, je vais regarder la fin pendant mon quart de veille… J’ai le DVD, je te le prêterai comme ça tu le verras en entier.

- Choukrane, Ssi Abdelaziz ! Que Dieu te bénisse !

- Inutile d’en faire trop en invoquant le nom d’Allah, Ahmed… Je te réveillerai à quatre heures, tu prendras le dernier quart jusqu’à sept heures. Demain, je vais avoir une rude journée et toi une nouvelle mission. Je te brieferai avant le petit-déjeuner.

 

Le commissaire Benmansour ne parvient à fixer son attention sur l’écran. Si l’intrigue du Grand Sommeil est des plus alambiquée, celle de son affaire ne l’en est pas moins, et ses pensées se mettent à présent à jongler avec les nouvelles pièces qui se sont ajoutées à son puzzle durant cette soirée fertile en révélations : « Le match faussé… Les ennemis des grands maîtres au sein de leur propre camp… Les craintes de Kermani pour sa vie… » Un imbroglio diabolique dont il est pour l’heure dans l’incapacité de dénouer les fils. Les propos du président de la Fédération iranienne des échecs lui laissent cependant deviner l’existence de complots qui dépassent son entendement. Luttant contre l’irrépressible lassitude qui s’abat sur lui, générée par cette infernale journée, il parvient toutefois, à force de cafés et de cigarillos, à maintenir une vigilance minimale jusqu’à sa relève par le brigadier Benhaddou.

 

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