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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 35

43

 

Le brigadier Benhaddou meuble le temps comme il le peut en l’attente de son « colocataire » : immersion prolongée dans la baignoire aux robinets en « or » débordante de mousse parfumée, incursions itératives dans le munificent minibar, manipulations effrénées de la télécommande… Ces éclectiques activités ne le détournent en aucune manière de sa tâche primordiale : veiller au grain. Aussi, ponctuellement, s’aventure-t-il avec circonspection dans le couloir afin de vérifier que nulle activité suspecte ne se trame dans les quartiers persans.

Les Iraniens au complet, à l’exception notable du maître Firouz Adani qui n’avait paru de la soirée, ont comme à leur habitude quitté la salle de restaurant vers vingt-deux heures. Et, au grand regret du brigadier, sont comme d’ordinaire restés de marbre face à la tentation d’un dernier verre au Blue Note… « Œil de faucon » se verrait bien les épier, juché sur un tabouret de bar, avec en fond sonore cette musique de jazz qu’il associe à ses films noirs préférés de l’âge d’or du cinéma américain. « Il siroterait peut-être un petit whisky… Une blonde créature apparaîtrait, qui se percherait sur le tabouret voisin, suçotant un long fume-cigarettes et façonnant de sa bouche en cœur de parfaits anneaux de fumée… Elle le fixerait de son regard bleu acier… Puis, reconnaissant en sa personne le détective qui supervise la surveillance du Championnat du monde d’échecs, lui lancerait un clin d’œil riche de sous-entendus… »

Ce soir encore, n’adviendra hélas ! l’improbable scénario… L’ascétisme grégaire de ses « protégés » les a acheminés sans détours vers l’ascenseur menant à leurs appartements. Lui de son côté, a emprunté l’escalier pour se hisser au troisième et attendu qu’ils se bouclent dans leur chambre pour rejoindre solitairement la sienne.

 

- Salām, la bāss… Rien à signaler Ahmed ?

- Wa ‘ali-koum es-salām Ssi Abdelaziz ! La ! R.A.S. Ils sont tous en train de roupiller je crois… En tout cas ils sont dans leur chambre.

- Tant mieux, tant mieux… Au moins ceux-là se tiennent tranquilles, pas de souci de ce côté ! Espérons que ça va continuer… Incha Allāh !

Les deux policiers bavardent quelques instants avant que le commissaire n’exhorte son loquace brigadier à aller se coucher. Lui-même s’installe sur le canapé pour se plonger à nouveau dans son dossier « Championnat du monde d’échecs ».

« Voyons, où en étais-je…? Ah oui ! Parviz Kermani… Il faut absolument que je l’interviewe ce coco-là, pour le moment je n’ai aucun élément qui me permette de le cerner. Je pourrais me faire passer pour un journaliste… Non, c’est ridicule ! Autant jouer franc-jeu comme avec les autres… Et si je le contactais maintenant ? Battons le fer pendant qu’il est chaud… Bon, je vais appeler la réception pour qu’ils me le passent, on verra bien ce que ça donne. »

- Bonsoir, monsieur Kermani… Je suis le…

- Bonsoir, monsieur le Commissaire, je n’espérais plus faire votre connaissance depuis tout ce temps.

- Mais… comment savez-vous…? En effet, je suis le commissaire Benmansour, de la Sûreté nationale marocaine.

- Ne soyez pas surpris, j’ai reconnu votre voix. Ce n’était pas difficile, vous logez à notre étage et je vous rencontre tous les jours dans le salon où se déroule le match… Vous vouliez donc me parler ?

- Je… je suis désolé de… de vous déranger si tard… bredouille Benmansour, pour le moins interloqué face aux imprévisibles propos du président de la Fédération iranienne. Peut-être êtes-vous sur le point de vous coucher, nous pourrions reporter cette conversation à demain, si vous le préférez…

- Non, non ! Le plus tôt sera le mieux, la situation est grave… Et rassurez-vous, tout ceci reste entre nous, j’ai déconnecté le microphone miniaturisé que l’on a introduit dans le combiné téléphonique de ma chambre… Une petite merveille de la technologie iranienne, vous verrez, je vous le montrerai.

- En ce cas, je vous propose de nous retrouver d’ici une dizaine de minutes au bar de l’hôtel, je crois qu’il reste ouvert jusqu’à une heure.

- Entendu, j’y serai, nous ferons plus ample connaissance.

Benmansour se rassoit pesamment sur le canapé, encore sous le coup de cette singulière conversation avec le non moins singulier Parviz Kermani. Il s’accorde quelques instants pour réfléchir à la façon de l’aborder et aux raisons à avancer justifiant son appel, mais, instinctivement, aux détails livrés par son interlocuteur, pressent une entrevue franche et détendue qui n’impose aucun préalable rigoureux. Il se dirige ensuite vers le lit king size où s’étale béatement le brigadier Benhaddou afin de lui signaler son absence momentanée.

- Une urgence, Ahmed… Tu dormais déjà ?

- D’un œil, Ssi Abdelaziz, d’un œil comme d’habitude… Tu sors ?

- Oui, je n’en aurai pas pour longtemps.

- Ma kayne mouchkil, je prends ton quart, tu peux compter sur moi.

- Choukrane, je te revaudrai ça, à tout de suite !

 

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