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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 33

41

 

Nonchalamment vautré sur le sofa, Abdelaziz Benmansour s’abîme dans l’exquise écoute de son Oum Kalthoum favori, alf līla wa līla[1]. Sa cravate est dénouée et en partie déboutonnée sa chemise bleu d’azur, ses mains sont croisées sous sa nuque et ses pieds déchaussés reposent avec négligence sur l’un des accoudoirs, signes manifestes d’un total abandon. En ce vendredi, il est rentré chez lui aux alentours de vingt heures, au moment où Khadija prend son service de nuit à la Polyclinique de la Koutoubia et où ses enfants sont déjà à leur séance hebdomadaire d’entraînement au Menara Échecs Club. Dans son havre de paix déserté par l’entourage familial, il a rapidement dîné de la bastila[2] préparée dans l’après-midi par son épouse bien-aimée, puis, gagné d’une profonde lassitude engendrée par les récents événements, s’est immergé dans la musique, le plus efficace remède qu’il ait jusqu’à présent découvert pour combattre le stress. Les lyriques envolées de la contralto cairote – La quatrième pyramide ! - l’emportent pour un temps vers de merveilleuses sphères supraterrestres où nul grand maître d’échecs, nul agent secret, nul président caractériel, ne sauraient s’immiscer.

 

- Hum ! chuchote une voix fluette en provenance de l’entrée du patio, ne provoquant d’autre réaction qu’un ronflement de bienheureux.

- Hum ! Hum ! réitère la voix en se haussant.

- Hein ! Quoi ! Que se passe-t-il…? Khadija, c’est toi…?

- Msa l-khīr baba ! Je te dérange ? C’est beau cette musique… C’est Oum Kalthoum, la diva égyptienne, non ? s’enquiert Najat sur un ton des plus doucereux, afin de se faire pardonner son intrusion dans l’univers paternel. J’aime bien cette chanteuse, poursuit-elle pour finir de l’amadouer, quoiqu’en vérité ses goûts musicaux soient d’une toute autre nature – son frère et elle seraient plutôt fans de hip-hop et de musiques électroniques !

- Ah ! C’est toi, ma fille, réagit enfin le père, arraché à ses Mille et une nuits. Mais… tu ne devrais pas être à ton entraînement à cette heure-ci ? questionne-t-il, quelque peu embarrassé d’offrir à son regard une tenue aussi débraillée, peu conforme à l’image d’un commissaire de police.

- Oui, oui, mais je suis partie avant la fin. J’ai eu la permission de l’entraîneur, rassure-toi. En fait, j’avais quelque chose d’important à te dire… On se voit pas souvent en ce moment, mais ce soir j’étais sûre que tu serais à la maison…

- Ah bon ! T’étais sûre…? Alors, vide ton sac ! J’espère que ce n’est pas une bêtise…

- Non, non, baba, certainement pas ! Ça concerne le match.

- Le match…? Le match d’échecs, tu veux dire ?

- Ben, oui… le Championnat du monde. J’ai pensé à des trucs… Mais j’ai peur que tu te moques de moi, baba, j’ose pas trop te les dire. Ce ne sont que des intuitions, tu comprends…

- Écoute, ma fille, trêve de tergiversations, si tu es venue me déranger pour me dire quelque chose, tu me le dis, un point c’est tout ! commence à s’emporter Abdelaziz. Tu ne me fais pas confiance…?

- Si… Mais c’est tellement bizarre, tu sais… Voilà, j’ai l’impression qu’ils jouent plus vraiment Bronstein et Rezvani.

- Qu’est-ce que tu me racontes-là ! Ils jouent plus vraiment… C’est quoi cette histoire de fous !

- Tu vois, j’en étais sûre que j’allais me faire engueu…enguirlander, se récrie Najat au bord des larmes. Si c’est comme ça, je te dirai plus rien ! Tant pis pour toi !

Son père la fixe un instant, puis, attendri par sa mine contrite et boudeuse, lui tend des bras réconfortants afin qu’elle s’y blottisse. Puis, en quête d’absolution, lui susurre de rassurantes paroles.

- Excuse-moi, ma fille, tu connais mon fichu caractère. Je suis sur les nerfs en plus ces temps-ci avec tous ces problèmes causés par le Championnat, tu ne peux pas imaginer… Allez, c’est fini… Je suis prêt à t’écouter, si tu veux bien.

- Oui, d’accord… Ce que je voulais te dire c’est que les deux grands maîtres, j’ai l’impression qu’ils s’entendent bien, malgré toutes les histoires qui se passent autour d’eux. J’y comprends rien à tout ce cirque, l’histoire du portrait et le reste, les forfaits à la troisième ronde, l’absence du secondant de Bronstein… C’est de la politique, tout ça, j’ai l’impression, moi c’est pas mon truc, ce qui m’intéresse c’est seulement les échecs, les parties. Tu comprends ?

- Évidemment que je comprends ! Tu es contrariée que ça déborde dans des domaines qui n’ont rien à voir avec le jeu.

- Absolument ! Les autres, c’est pareil, Marwan, les copains du club… Ça nous gonfle toutes ces histoires, ça fausse le match, on pense. Nous, on s’en fiche de tout le reste, on n’y comprend rien d’ailleurs.

- C’est compliqué à t’expliquer, ça me dépasse parfois moi aussi. Il y a des enjeux qui vont au-delà d’une simple compétition d’échecs. C’est cela qui crée un climat malsain. Et encore tu ne sais pas le dixième de ce qui se passe…

- Je m’en doute, c’est pour ça qu’on te voit plus et que tu es souvent énervé. Tu fais une sorte d’enquête compliquée j’imagine, avec tes collègues, Fouad et les autres. Au fait pourquoi il porte un chapeau maintenant, Fouad ? Je l’ai jamais vu avec un chapeau avant, c’est bizarre ça aussi… Si c’est pour rester discret quand il fait ses enquêtes, alors là c’est raté ! Il a tout faux ton collègue, on ne voit que lui dans le salon de jeu, planté comme un piquet à côté de la porte. Mais, baba… j’espère que c’est pas une idée à toi, ce chapeau de touriste total nase ! C’est vraiment la loose pour un inspecteur de la Sûreté nationale ce déguisement de clown !

- Je t’expliquerai pour le chapeau… plus tard. Revenons à tes intuitions, si tu veux bien. Tu m’as affirmé que les grands maîtres ne jouaient plus vraiment, puis qu’ils avaient l’air de bien s’entendre. Que voulais-tu dire par là ?

- Oui… Mais d’abord il faut que je te dise autre chose pour que tu comprennes bien… Ça me gêne un peu car j’ai peur que tu te vexes…

- Allez, vas-y ! Au point où j’en suis, je puis tout entendre.

- Bon, d’accord… Voilà… Tu sais jouer aux échecs, c’est sûr, c’est même toi qui nous as appris ce jeu quand on avait six ans, tu te souviens ? C’était pendant nos vacances à Oukaïmeden, à la neige. On l’avait bien kiffé ce nouveau jeu, et après tu nous as inscrits au club et on a fait des compètes… Mais toi, baba, quand je dis que tu sais jouer, je veux dire que… que tu connais les règles, c’est sûr, même la prise en passant[3] tu la connais, le roque évidemment, tu sais déplacer les pièces, tu connais leur valeur, mais… mais c’est tout.

- C’est déjà pas mal, non ? se défend Abdelaziz, pour le moins interloqué par le tour pris par la conversation. Mais qu’est-ce que j’ai, moi, à voir avec le reste ?

- C’est-à-dire que nous, les pros, on baigne tout le temps dans les échecs, tu vois, on est tombés dedans quand on était petits, comme on dit. On a une vision plus profonde que les amateurs comme toi, on est plus forts parce qu’on a passé des années à étudier, moi ça fait presque sept ans. On a des entraîneurs, des bases de données, on n’arrête pas de faire des tournois, des matches…

- Je te l’accorde, je sais bien que toi et ton frère vous êtes plus forts que moi, reconnaît objectivement le père. Mais pourquoi tout ce discours ? Où veux-tu donc en venir ?

- Eh bien, tout ça pour te dire que quand on assiste à des parties d’échecs, comme en ce moment au Championnat, on voit plus de choses que les profanes. On connaît le style des joueurs, leurs ouvertures préférées, on a déjà vu leurs parties dans Europe Echecs, sur maroc-echecs.com ou sur ChessBase, surtout les parties de grands maîtres, comme Bronstein ou Rezvani par exemple. Ces choses, y’en a qui font pas forcément le rapport, mais moi je suis vachement attentive à tout ça… C’est comme toi, quand tu fais une enquête, j’imagine… Tu découvres des indices que d’autres peuvent pas voir, après tu fais marcher tes petites cellules grises, comme Hercule Poirot…

- Ha ! Ha ! J’aime bien ta comparaison. On m’a déjà surnommé Sherlock Holmes, il y a quelques jours, là c’est le bouquet… Hercule Poirot ! Tu m’en diras tant… Bon, alors et toi, Miss Marple, qu’as-tu découvert ?

- Rien de concret pour l’instant, ce ne sont que des intuitions, baba, je te l’ai déjà dit. C’est comme aux échecs, parfois il existe des coups intuitifs dont on ne calcule pas forcément les suites. J’ai pas de preuves mais j’ai l’impression qu’il se passe des choses pas claires. Je vais pas entrer dans les détails, c’est trop compliqué à t’expliquer comment ça se passe sur l’échiquier entre Bronstein et Rezvani. Je crois simplement qu’ils s’arrangent entre eux pour qu’il n’y ait pas de vainqueur, au nez et à la barbe des autres. Ils font ça de façon qu’on ne le remarque pas. Ils sont très forts, d’ailleurs, tout le monde peut penser qu’ils combattent vraiment, mais moi j’ai compris leur manège, tu vois…

- Je vois… Je comprends ce que tu veux dire, mais es-tu bien sûre que ce n’est pas ton imagination débridée qui te joue des tours, réagit le commissaire d’un air dubitatif face aux surprenantes révélations de sa fille. Au fait, et ton frère, lui, il en pense quoi ?

- Oh ! Marwan… C’est le premier à qui j’en ai parlé. Lui, il a rien remarqué. Mais tu sais, même si on est jumeaux, on n’est pas pareils, Marwan, il est pas aussi a donf… je veux dire à fond, que moi dans les échecs. Il est doué, c’est sûr, mais c’est pas la totale passion, il a le foot aussi, ses potes, ses jeux vidéo... C’est pas le genre à analyser des heures une partie, contrairement à moi. Il est comment dire… un peu flemmard. Et puis c’est un garçon, alors il n’est pas aussi mûr que moi… Tu sais bien, baba, que les filles, au même âge elles sont toujours plus mûres que les garçons, non ? Mais en tout cas c’est lui qui m’a conseillé de te dire tout ça, et puis il s’est pas moqué de moi quand je lui ai confié mes impressions sur le match.

Aussi saugrenues soient-elles, les intuitions de sa fille ne conduisent pas pour autant Benmansour à les tourner en dérision non plus qu’à les chasser sous le tapis d’un coup de balayette en tant que fruits fantasques d’un cerveau juvénile. Elles lui procurent, bien au contraire, matière à un angle de vue inédit sur l’épineuse affaire qu’il s’évertue à résoudre. « Et si elle était dans le vrai… » envisage-t-il fugacement.

À leur dialogue nourri a succédé un long silence que seules meublent à présent les trilles et vocalises de l’interprète de alf līla wa līla. Le père et la fille se tiennent gravement face à face sur le sofa, chacun prenant la mesure de ce qui vient d’être entre eux échangé. Après quelques minutes qui, solennelles, se sont égrenées, Abdelaziz Benmansour reprend la parole pour adresser à sa fille une ultime recommandation, inspirée par l’inquiétude.

- Promets-moi, Najat, que tu ne diras mot de tout ceci à quiconque. Ce Championnat du monde, c’est une affaire extrêmement délicate, vois-tu. Tes révélations pourraient avoir des conséquences imprévisibles… Tu garderas ta langue, hein ? Je peux compter sur toi ?

- Sûr, baba ! Motus et bouche cousue, telle est ma devise. Ce sera un secret entre nous !

- Bien… Je sais que je peux te faire confiance, mais ton frère ? Il est au courant lui aussi, tu m’as dit…

- Pas de souci ! Marwan, il dira rien à personne, il a peut-être même déjà oublié tout ça.

- J’aimerais en être aussi certain que toi ! De toute façon, je le prendrai entre quatre yeux pour lui faire la leçon… Mais au fait, tu sais que tu ferais une excellente auxiliaire de police, ma fille !

- Tu rigoles ou quoi, baba ! Tu sous-estimes ta partenaire… Auxiliaire de police ! N’importe quoi ! Moi, ce que je veux, c’est être divisionnaire, c’est mon vœu le plus cher, avec grand maître d’échecs féminin, bien sûr ! Une fois le bac en poche, je ferai mon Droit, puis je rentrerai à l’École de police. Après, je pourrai remplacer ton chef, tu sais celui que t’aimes pas trop, Khaled Salah, il s’appelle je crois…

- Hein ! Et comment tu sais tout ça, toi ?

- Qu’est-ce que tu crois, je t’ai déjà entendu en parler avec maman. Même que t’as dit une fois que c’était un incapable ce Salah.

- Décidément, tu m’étonneras toujours, ma fille…! Et pour le reste, on verra, on a le temps d’en parler d’ici le bac, et puis il faudra aussi mettre ta mère au courant de tes projets.

- Pas de problème…! Au fait, j’ai faim ! Qu’est-ce qu’y a à manger ce soir ?

- De la bastila, que Khadija a préparé cet après-midi. Elle est succulente, il faut que tu la fasses réchauffer.

- Chic, alors ! Mon plat préféré ! s’exclame Najat, recouvrant soudainement son insouciance et ses folâtres élans de jeune fille.

- Līla saīda, baba ! Et sur ce, elle s’éclipse en une pirouette suivie d’une virevolte sous le regard pour le moins perplexe de son père.

« Eh bien, v’là autre chose, Najat qui veut être commissaire divisionnaire à présent…Et prendre la place de Khaled Salah ! Ha ! Ha ! Ha ! Elle est excellente celle-là, on me l’avait encore jamais faite…! Khaled…? Merde ! Je lui ai pas envoyé mon compte-rendu quotidien. Quelle plaie…! Bon, un petit copier coller et ça sera vite expédié ! »

 

[1] Les mille et une nuits

[2] Pastilla : gâteau de pâte feuilletée aux amandes fourré de hachis de pigeon, de poulet ou de poisson

[3] Coup permettant de prendre avec un pion un pion adverse avançant de deux cases

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