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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 31

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Parviz Kermani obtint in extremis son visa de sortie de la République islamique d’Iran, pour se rendre à Marrakech avec son ancien élève, le grand maître Ali Reza Rezvani. Le fait relevait du miracle… ou de la machination.

Sa réélection deux ans plus tôt au poste de Président de la Fédération iranienne des échecs n’eut l’heur de plaire aux dignitaires du régime qui lui avaient opposé un candidat du sérail. Kermani était dans leur collimateur depuis son soutien affiché au candidat réformateur Mir Hossein Moussavi lors des présidentielles de 2009 et son éviction était programmée. Or, en leur immense reconnaissance, une majorité de présidents de clubs s’étaient prononcés en sa faveur, tenant compte avant tout de l’immense tâche qu’il avait accomplie, lors de ses présidences successives, pour la promotion des échecs iraniens et la projection de ses plus talentueux représentants sur le circuit international. Au grand ressentiment des autorités suprêmes, l’ex-Champion d’échecs de la République islamique d’Iran avait été reconduit pour un quatrième mandat.

 

Depuis le début de la rencontre, Parviz Kermani a prudemment gardé ses distances avec l’officier Jalal Ahwazi et les deux prétendus « coaches », de même qu’avec les attachés ministériels de la République islamique. Sa préoccupation majeure est de se prémunir contre toute implication dans de potentiels incidents que ceux-ci ne manqueraient de provoquer au cours du Championnat. À cet effet, il s’est composé une personnalité falote, s’efforçant de se faire oublier de ses compatriotes dont le rebutent l’exaltation nationaliste et la haine stupide et viscérale des « Juifs », comme incarnation indifférenciée de l’État hébreu et du sionisme. En dépit de l’amitié qui le lie au grand maître Rezvani et à son secondant Adani, il ne se permet que de rares contacts avec eux en dehors de l’estrade officielle, sachant pertinemment que leur fréquentation assidue n’aurait d’autre suite que de renforcer la surveillance pesante dont tous les trois sont l’objet et de compliquer en conséquence la réalisation de son projet…

Le plus souvent, il dîne seul, parfois en compagnie de Soultan Boukharov, l’exécrable président de la FIDE, toujours flatté qu’une oreille complaisante prête attention aux causeries qu’il entretient à sa propre gloire. Kermani est patient, infiniment patient… Et fin observateur. Depuis son arrivée à Marrakech, il n’a eu de répit d’enregistrer mentalement les faits et gestes des différents protagonistes impliqués dans ce Championnat du monde, qu’ils soient de son camp ou du camp adverse, et a pris la vraie mesure des enjeux du match par le biais des comportements révélateurs des uns et des autres. L’incident du portrait comme la mystérieuse disparition du secondant de Bronstein lui ont fourni du grain à moudre… Il n’a manqué en outre de remarquer que des citoyens marocains, plausiblement des policiers affectés à la surveillance du Championnat, étaient omniprésents au sein du complexe hôtelier. Par prophylaxie, il s’est gardé de coucher sur le papier quelque note que ce soit, confiant les événements observés à sa phénoménale mémoire et lui laissant le soin d’établir leurs interactions.

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Il a d’ores et déjà identifié ses ennemis les plus dangereux… Ceux qui mènent le jeu. Mais d’ici la fin du Championnat, il va tisser sa toile afin de les neutraliser. Et dans sa traque, il compte s’allier un homme d’intelligence et de raison qu’il a d’ores et déjà repéré. Mais pour un temps encore, il attend… Il attend que cet allié potentiel le contacte. Et ne doute qu’il le fera. Il a pleinement conscience qu’il est en zeitnot, chaque seconde qui s’écoule joue contre lui et ses « protégés ». L’inéluctable cours des événements s’emballe, mais il prend le temps nécessaire pour peaufiner sa stratégie afin de retourner la situation et asséner le KO en finale, après quelques coups fulgurants. L’art de la contre-attaque… qu’il connaît si bien pour l’avoir tant pratiqué au long de sa carrière révolue de joueur d’échecs. Combien de fois, dans les années quatre-vingt, ne l’a-t-on jugé défait lors du Championnat national, tandis qu’il luttait contre le temps qui, impitoyable, l’amenait proche de la chute du drapeau[1]. Mais toujours, Kermani s’en sortait : dans la poignée de secondes qu’il lui restait, il dégainait ses coups mûrement réfléchis à la cadence d’une mitrailleuse pour exécuter le Roi adverse. Et durant une décade, il avait remporté la compétition, et n’avait laissé à ses adversaires aucune chance de le déloger de sa première place dans la hiérarchie des joueurs iraniens. De l’eau avait coulé sous les ponts depuis, les générations montantes, dont le junior surdoué Ali Reza Rezvani, avaient contesté sa suprématie et il s’était résolu à passer la main, face à l’inéluctable déclin de ses capacités dû à la vieillesse se profilant. Sans regret ni remord, il s’était investi dans le rôle d’entraîneur afin d’amener au sommet de leur art une escouade de jeunes prometteurs. En toute logique, il avait brigué dans la foulée la présidence de la Fédération, et une fois élu face à des candidats fantoches, avait, grâce à ses immenses talents pédagogiques, propulsé plusieurs joueurs de son pays, dont le grand maître Ali Reza Rezvani, dans l’arène mondiale. C’est ce qui lui avait jusque-là épargné la vindicte du régime.

 

Mais, aujourd’hui, au cours du Championnat du monde, ce ne sont tant les attachés ministériels de la République islamique d’Iran qui lui inspirent méfiance que cet officier du Renseignement et le la sécurité nationale et ses nervis. Car c’est bien d’eux que provient le danger… Alors qu’ils ont d’ores et déjà éjecté le maître Firouz Adani, il présage froidement qu’il est le suivant sur leur liste noire.

 

 

[1] Chute du drapeau : fin du temps imparti pour jouer et en conséquence perte de la partie

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