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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 28

 

35

 

Suivant un rituel à présent éprouvé, la cinquième partie du match est lancée. Et suivant un ballet bien réglé, chacun des protagonistes impliqués dans le Championnat du monde d’échecs a gagné sa place attitrée au sein du salon de jeu.

L’inspecteur Idrissi est de retour, relevé de ses tâches de coordination qui, depuis trois jours, le confinaient au commissariat par souci d’anonymat.

Peu avant midi, Benmansour l’a appelé pour le convier à déjeuner au restaurant italien de l’hôtel.

- Mais… a hésité Idrissi.

- Pas de problèmes, Fouad, tu peux apparaître en public, la situation a changé. Je t’attends.

Entre deux bouchées de ses gnocchis à la romaine, le commissaire lui relata l’incident survenu le matin même près de la piscine. « Les masques tombent… y compris les nôtres » conclut-il sur un ton déterminé.

Fouad hocha la tête. Il n’était pas tout à fait convaincu que la décision du commissaire de dévoiler au grand jour leurs identités fût pertinente.

- C’est peut-être un peu… prématuré, non ? avança-t-il prudemment, bien que je comprenne parfaitement ta volonté d’accélérer le cours des événements.

Le terme employé par l’inspecteur résonna péniblement dans la mémoire d’Abdelaziz. « Prématuré… » Il lui semblait l’avoir déjà entendu récemment… « Ah oui ! Sa fille l’avait prononcé l’avant-veille au cours de leur partie d’échecs ! La sortie de ta Dame est prématurée, c’est à peu près cela qu’elle lui avait dit. » Il balaya de son esprit cette fâcheuse pensée qui lui rappelait les sempiternelles leçons de stratégie des jumeaux. « Comme s’il avait besoin de leurs leçons de stratégie ! Et Fouad qui s’y mettait, lui aussi ! »

- Les dés sont jetés, khouya ! rétorqua vivement le commissaire, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! Tu verras que mon initiative comporte plus d’avantages que d’inconvénients, déjà, ceux qui seraient tentés de commettre des méfaits s’en verront dissuadés par notre présence avérée. Et puis, je ne désespère pas d’inculper ces agents israéliens d’enlèvement et de séquestration sur la personne de Per Hansen. Avec ce pavé que j’ai jeté dans la mare, ils vont certainement s’affoler, d’ailleurs, je te parie que leur chef ne va pas tarder à me contacter. C’est d’ailleurs tout son intérêt ! Et pour nous un bon moyen de récolter des preuves, poursuivit-il en une série d’arguments, destinés à convaincre autant l’inspecteur que lui-même quant au bien-fondé de sa décision.

 

Moshe, le chef du commando du Mossad, et l’inspecteur de la Police marocaine Idrissi encadrent la porte d’accès au salon de jeu, immobiles telles deux statues antiques gardant les propylées. Postés à trois mètres de distance, ils s’épient l’un l’autre à la dérobée… Leurs pensées respectives se focalisent sur les événements survenus trois nuits auparavant dans le couloir du deuxième étage de l’aile nord. L’inspecteur dirige discrètement son regard vers les chaussures de l’agent, il reconnaît les baskets en cuir de marque Kenzo, identiques à celles que portait son agresseur. « C’est probablement cet individu qui m’a neutralisé… Il faudra que je vérifie les godasses des autres agents… Si c’est effectivement lui, il m’aura reconnu et connaît mon identité. Mon masque est tombé, comme dirait Abdelaziz. »

 

Les joueurs se sont engagés dans les mêmes voies que lors de la deuxième partie : la défense hollandaise, variante de Leningrad. Rezvani n’avait nul motif à changer d’ouverture après sa victoire. Il se doutait pourtant que Bronstein ne réitèrerait pas son système avec le Fou dame en fianchetto qui lui avait si mal réussi. Il choisirait plutôt des lignes de jeu à base de d5 ou de Cavalier d5, contre lesquelles lui-même se sentait bien préparé, ayant minutieusement décortiqué la veille plusieurs parties de grands maîtres ukrainiens jouées dans cet esprit. Après quelques minutes de réflexion, Bronstein avance effectivement son pion dame en d5. Les joueurs enchaînent ensuite quelques coups de développement répertoriés par la théorie avant que Rezvani ne place 13…FxCc3, son amélioration à la partie Kramnik-Malanyuk, Moskow 1994. Au seizième coup, l’avantage des blancs acquis dans l’ouverture s’est peu à peu évaporé jusqu’à devenir insignifiant. Les pièces légères sont bientôt échangées, puis les pièces lourdes. La finale roi et pions qui s’ensuit conduit inéluctablement à la nulle. Le score est toujours de 1 à 1.

 

Dès son début, le commissaire Benmansour s’est efforcé de suivre la partie… Il était peu probable que ne se produisît un quelconque incident dans ce salon silencieux, tandis que sur l’estrade s’affrontaient les grands maîtres. Il pouvait se permettre de relâcher de temps à autre sa vigilance afin de tenter de décrypter les arcanes de cette fameuse défense hollandaise. Il lui semblait avoir déjà entendu ce nom exotique et mystérieux dans la bouche de ses jumeaux. « C’est sûrement une bonne défense pour celui qui a les Noirs, d’ailleurs le grand maître Rezvani a gagné la deuxième partie en l’adoptant… Tiens, je vais apprendre les coups et quand je jouerai avec eux, je suis sûr que je pourrais les battre », anticipa l’optimiste Benmansour, en reproduisant fidèlement sur son calepin la succession des coups affichés sur l’écran.

Le commissaire est un instant distrait de ses illusions de victoires sur sa progéniture par une légère pression sur son épaule. Un homme, qu’il ne connaît pas, lui remet une feuille de papier grossièrement pliée, à en-tête de l’hôtel, puis s’éclipse aussitôt.

Je vous attendrai au Blue Note, ce soir à 21 heures. José Pérez, lit le commissaire.

« José Pérez, c’est la 202, se souvient-t-il… Pfft ! Quelle idée ridicule de décliner une fausse identité alors que lui et ses comparses sont désormais démasqués ! »

Entre temps, la situation sur l’échiquier a changé du tout au tout.  Benmansour ne reconnaît plus la position qu’il observait cinq minutes plus tôt. « Il n’y a plus de pièces ! Comment peuvent-ils jouer aux échecs avec seulement leur Roi et quelques pions ! » s’étonne-t-il. Il finit de compléter sa liste en recopiant avec application les derniers coups joués par les grands maîtres. Au trente-huitième le symbole ½ s’affiche sur l’écran. « Ah ! Partie nulle, alors ? Finalement ce n’est pas si fort la défense hollandaise, Bronstein l’a aisément contrée cette fois-ci ! »

 

Marwan et Najat, assis en compagnie de leurs copains de club, manifestent leur déception à l’issue de la partie.

- Bof ! Une nulle de salon[1] ! affirme Najat sur un ton péremptoire.

- N’importe quoi ! Tu délires à bloc, ma pauvre sœur ! Tu vois pas que c’est une position de nulle théorique : deux pions sur l’aile roi, trois pions sur l’aile dame pour les deux camps et les Rois au centre en opposition ! Relis tes classiques !

- Et d’un, je n’ai pas de leçons à recevoir de toi sur les finales. Je suis sûre que t’as même pas ouvert L’art des finales, le bouquin que nous a conseillé notre entraîneur. Moi, si… Et de deux, gros benêt, je sais bien que c’est une nulle théorique, mais ça ne change rien à ce que j’ai dit. Ils ont très bien pu s’entendre en jouant des coups qui amèneraient cette position de nulle. Je te fais remarquer qu’aucun des deux n’a refusé les échanges de pièces lourdes[2].

- Et pourquoi, ils auraient fait ça ? Tu peux m’expliquer, madame Je-sais-tout ?

- Pourquoi ? C’est leur affaire… Je ne suis pas el-bou[3], je vais pas faire une enquête ! Sans doute que ça les arrange.

Ils l’aperçoivent d’ailleurs, leur père, installé quelques rangs devant eux. Comme ce dernier tourne la tête vers l’arrière de la salle, ils lui adressent quelques signes timides de la main, n’osant le déranger dans ce qu’ils supposent être son mystérieux travail de policier.

 

 


[1] Partie nulle par entente mutuelle et sans véritable combat

[2] Tours et Dames

[3] Le père

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