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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 23

28

 

Traversant le vaste hall d’une allure décontractée, le commissaire Benmansour se dirige à son tour vers le comptoir du Pacha et prend place en toute discrétion à deux tabourets de distance des grands maîtres. Il les surprend au beau milieu d’un énigmatique dialogue, qui, au regard des récents événements, lui paraît le fruit de cerveaux dérangés.

- … Je connais ta variante qui retarde le développement du Fou c8 au profit d’un redéploiement du Cavalier roi sur l’aile dame, elle était assez souvent jouée dans les années soixante… Mais je ne suis pas convaincu par ce Cavalier d7, d’ailleurs cette ligne de jeu est rapidement tombée dans l’oubli, argumente Bronstein avec une moue dubitative.

- Bent Larsen l’a pourtant jouée avec succès contre Ivkov au Tournoi des Hauts-fourneaux de Bevervijk, c’était en 1964 je crois… précise son secondant pour défendre son point de vue. Dans un ordre de coups différent, je te l’accorde, mais qui ne change rien aux caractéristiques de la position.

- Hum ! Larsen. Un joueur aux conceptions originales… Oui, ça lui ressemble ce genre de plan, avec des attaques de flancs sur les roques opposés. Bon, je sais que c’est l’un de tes géniaux inspirateurs, mais je pense que de nouvelles idées pour les blancs sont venues par la suite réfuter cette ligne de jeu… Donc, je maintiens le classique Fou d7 au neuvième coup pour répondre à l’attaque Rauzer, repartit le grand maître israélien afin, croit-il, de clore ce mini débat théorique.

- Peut-être, mais je ne désespère pas de te convaincre que l’idée est intéressante, ne serait-ce que pour l’effet de surprise sur l’adversaire. Ce soir, je te montrerai les plans que j’ai échafaudés… Mais pour le moment, je n’ai qu’une envie, c’est d’aller me taper quelques longueurs !

- Comme je te comprends, d’ailleurs je t’accompagne, cela nous fera le plus grand bien de nager après tous ces contretemps !

 

« Ah, ces joueurs d’échecs ! Décidément incorrigibles ! s’étonne à moitié le commissaire. Ces deux-là, pour le coup, sont vraiment perchés. Tout ce qu’ils trouvent à faire après cet enlèvement qui aurait pu mal tourner, c’est de polémiquer à propos de coups d’échecs ! Et puis d’aller nager ! Dans quel monde vivent-ils… Pourvu que mes enfants ne suivent pas leur chemin, s’inquiète-t-il subitement. Déjà qu’ils passent la moitié de leur temps devant l’ordi pour analyser des parties… »

De penser à sa chère progéniture fait naître en lui l’impérieuse envie de passer la soirée avec eux. « À cette heure, ils doivent être à la maison », se dit-il. Il imagine aisément leur déception après l’annulation de la partie du jour. Dans la semaine précédant le début du Championnat du monde, il est allé sur leur pressante demande s’entretenir avec le chef d’établissement de leur collège afin d’obtenir une autorisation d’absence lors des après-midi où se dérouleraient les parties.

- Pas de problèmes, Ssi Abdelaziz, tes enfants ne sont pas en retard dans leur scolarité, bien au contraire. Et puis c’est presque la fin de l’année. Laissons-les assister au match… D’ici quelques années, ce seront peut-être eux les champions, Incha Allāh ! avait répondu le principal, accédant avec magnanimité à sa demande.

- Choukrane, Ssi Larbi. Ça semble tellement important pour eux. J’ai du mal à le comprendre parfois.

 

Les brutales paroles que Fouad lui a assénées l’avant-veille, lui reviennent en mémoire : « Un père fantôme… » En proie à une poussée de culpabilité, il se décide, après quelques coups de fil donnés à ses collègues pour leur délivrer d’ultimes consignes, à rentrer chez lui sans tarder.

- Msa l-khīr baba[1] ! l’accueillent d’une même voix les jumeaux Najat et Marwan, transportés de joie à son arrivée.

- Msa l-khīr l-bent[2] ! Msa l-khīr l-weld[3] !

- T’as déjà fini ton boulot, il n’est que dix-neuf heures, pourtant ! s’étonne Marwan, peu accoutumé ces derniers temps à voir son père si tôt dans la soirée… quand il ne s’absente la nuit entière !

- Oui, comme je n’avais plus grand chose à faire au bureau, je suis rentré rapidement pour passer la soirée avec vous.

- Chic, alors ! s’exclame Najat, tu vas faire une partie avec moi, hein ? J’en ai marre de jouer avec cette mazette[4] de Marwan ! En blitz je le bats au moins neuf fois sur dix ! ajoute-t-elle avec une pointe d’exagération propre à son jeune âge.

- N’importe quoi ! T’es ouf ! se contente de maugréer son frère, en guise de protestation.

Abdelaziz ignore la signification précise de ce curieux terme de mazette utilisé par Najat pour qualifier son jumeau, mais se doute qu’il ne s’agit, en langage échiquéen, d’un compliment. Il ne sait comment décliner sans la peiner l’invite de sa fille, car les échecs commencent, c’est le moins que l’on puisse dire, à le faire suer par tous les pores. Il préfèrerait de beaucoup écouter Oum Khaltoum afin de se détendre, mais se résigne finalement, en père bienveillant.

- On fait un blitz, baba ? le sollicite la malicieuse Najat, pressentant l’invariable laïus accompagnant le refus de son père, qu’il lui a, sur son ton sentencieux, tant de fois rebattu les oreilles.

- Ah, non ! Pas de blitz ! Les échecs c’est un jeu où il faut se concentrer, jouer en blitz c’est contradictoire avec la réflexion qu’il exige. Jouons normalement…

L’adolescente esquisse un sourire d’indulgence tout en alignant les pièces sur l’échiquier, puis, ayant dissimulé au creux de l’un de ses petits poings un pion blanc, au creux de l’autre un pion noir, fait tirer les couleurs à son père. Marwan, quant à lui, n’éprouvant aucun intérêt à suivre une partie dont il prévoit d’ores et déjà le résultat, va se caler dans la banquette du patio en compagnie de sa Wii pour s’absorber dans le jeu d’action-aventure The Legend of Zelda : Spirit Track – prix remporté quelques années plus tôt lors d’un tournoi jeunes, qu’il exhume de temps à autre de sa mallette de jeux vidéo.

Le père, ayant tiré les blancs, a ouvert du pion roi et développé son Fou en c4, puis placé au troisième coup sa Dame sur l’attrayante case f3, afin de mettre en oeuvre son sempiternel plan de débutant.

- Ah, j’en étais sûre ! J’aurais parié mon argent de poche de la semaine que tu allais encore me jouer ce coup foireux, s’exclame Najat, mi-amusée, mi-énervée… Baba, je devine que tu es encore en train de me préparer ton coup du Berger. Pourtant, je t’ai déjà dit au moins un million de fois que c’était nul cette sortie prématurée de la Dame ! Voilà, maintenant je sors mon Cavalier en f6 et ton attaque de mazette est morte ! poursuit la jeune fille avec assurance. Ensuite, en jouant l’autre en e5, je te planterai une fourchette[5] Fou/Dame et j’aurai déjà l’avantage !

À ces prémices, Abdelaziz sent poindre une horripilante leçon de stratégie dispensée par sa propre fille, à laquelle il n’aura le moindre argument à opposer.

- Je te prie de m’épargner tes commentaires, réplique-t-il sans conviction, ça nuit à ma concentration. Aux échecs on ne parle pas…

- Oh, ça va ! On n’est pas en compète ! C’est pour ton bien que je dis ça, pour que tu progresses, baba, sinon je vais continuer à te battre à chaque fois en moins de vingt coups. Des miniatures, ça s’appelle… Mais… ! Mais, regarde ! Tu fais n’importe quoi ! Ta Dame est attaquée et ce que tu trouves de mieux à faire c’est de pousser un pion de l’aile dame. Ce a4, c’est vraiment nul de chez nul ! se scandalise Najat face au pitoyable coup joué par son père.

- C’est de ta faute, tu n’arrêtes pas de parler, ça me déconcentre je te l’ai dit, tente de se justifier Abdelaziz, relativement à la bévue qu’il vient de commettre. D’abord, je ne l’ai pas lâché ce pion, j’ai bien vu que ton cheval attaquait ma reine, je réfléchissais, je l’ai touché machinalement, s’enferre-t-il avec une évidente mauvaise foi.

- Mais pièce touchée, pièce à jouer ! c’est la règle, lui assène son implacable rejeton, sinon on dit j’adoube[6]… Allez, c’est bon pour une fois ! s’amadoue-t-elle, quoiqu’il lui soit arrivé à maintes reprises de prononcer cette phrase lorsqu’elle joue avec son père. Bon alors, joue ta Dame en e2, qu’est-ce que tu attends ! On dit la Dame d’ailleurs, pas la reine, ça aussi je te l’ai déjà dit un million de fois, et on dit le Cavalier pas le cheval. Tu n’es pas en train de jouer à ce jeu stupide des Petits chevaux, que je sache ! Un peu de sérieux, baba ! Et concentre-toi, s’il te plaît.

La partie ne s’éternise pas. Au dix-huitième coup, Najat, au terme d’une brève combinaison, place un mat à l’étouffée, initié par un esthétique sacrifice de Dame, que son père, tandis qu’il s’empare goulûment de la figure royale, ne voit naturellement point venir.

 

 

[1] Papa

[2] Ma fille

[3] Mon fils

[4] Faible joueur, amateur

[5] Attaque simultanée de deux pièces

[6] Formule signifiant que le joueur veut ajuster une pièce sur l’échiquier sans l’intention de la jouer

 

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