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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 21

26

 

Les deux spécialistes de l’Identité judiciaire, revêtus de leur tenue de travail blanche immaculée, ne passent pas inaperçus sur le parking de l’agence Avis de l’aéroport Menara. Tandis qu’ils passent au peigne fin le véhicule incriminé, un groupe de badauds, qui ne cesse de croître en nombre, s’est agglutiné derrière les barrières métalliques que l’inspecteur Idrissi a fait dresser à la hâte pour délimiter la zone d’investigations.

L’employé de l’agence de location est aux prises avec le mécontentement du client qui a réservé le 4x4, tandis que l’inspecteur, assisté du seul gardien de la paix disponible en ce mardi après-midi, le sont eux-mêmes avec la malsaine curiosité d’une grappe humaine volubile où se côtoient petit peuple, employés de l’aéroport, hôtesses de l’air, touristes et autres traîne-babouches. Le gardien a beau s’exténuer en ordres de dispersion et en dérisoires moulinets de bras, la petite foule jacassière, loin d’obtempérer, y trouve à l’inverse prétexte à demeurer. Et déjà, se propagent les rumeurs les plus saugrenues : « Un homme  assassiné… ils ont transporté son corps dans le 4x4… Des terroristes de l’Aqmi, la police cherche des explosifs…  Une touriste danoise enlevée et violée… »

L’inspecteur Idrissi s’avance au devant du spécialiste de l’Identité qui vient de s’extraire de l’habitacle du Range Rover, pinçant délicatement entre deux doigts de latex une pochette transparente contenant une montre.

- Alors, où en êtes-vous ? Des indices ? Faut-il conduire le 4x4 au dépôt pour continuer vos investigations ? questionne l’inspecteur.

- Non, ce ne sera pas nécessaire… Peu d’indices… Ils ont passé l’aspirateur dans tous les recoins et shampouiné les sièges, toutes les surfaces vitrées et la carrosserie ont été lavées. De l’excellent boulot, le véhicule est impeccable ! Mais ça ne fait pas nos affaires.

- Et cette montre, là ?

- Ah oui, cette montre ! C’est notre seule prise, elle a échappé au nettoyage… Elle avait glissé sous la banquette arrière dans un recoin quasiment inaccessible, j’ai aperçu son éclat métallique en balayant le plancher de ma Led Lenser. C’est une montre de luxe, très coûteuse, une Breitling, modèle Superocean 42 Auto. J’ai prélevé quelques poils blonds coincés entre les maillons du bracelet en acier, révèle l’officier de l’Identité judiciaire.

« Des poils blonds ! Le grand maître Per Hansen est blond ! Cette montre lui appartient sûrement… Allons, ne nous emballons pas, il y a beaucoup de touristes blonds à Marrakech. Il faut que j’interroge sur le champ l’employé de l’agence, il pourra sûrement me fournir une description du client qui a loué le 4x4. » décide Idrissi.

 

- Alors, ce client, ça te revient ? brusque l’inspecteur Idrissi, passablement agacé par les atermoiements de l’employé de l’agence Avis. Tu rechignes donc à parler à la police !

- C’est-à-dire que des clients, j’en vois défiler toute la journée, Ssi Inspecteur. Attends… Le 4x4, il l’a loué il y a trois jours… Pour une semaine, je crois…

- Tu crois, tu crois ! Moi, ça ne me suffit pas que tu croies, je veux des faits précis : date, heure, durée, kilométrage, moyen de paiement… Safi ! Tu ne peux pas consulter ton registre ou ton ordi, el-hmār[1] !

- Oui, attends, end-k el-heqq[2], je vais voir sur mon ordinateur…

- Fissa ! Je n’ai pas que ça à faire, moi !

- Voilà, j’ai trouvé… Loué samedi 6 juin à dix-sept heures… pour une semaine. Il devait le rendre samedi prochain, ânonne l’indolent employé.

- Pourquoi l’a-t-il ramené aujourd’hui, alors ? Il t’a donné une explication ? Quel est son nom ? le harcèle l’inspecteur.

- Voyons… Hayek Michaël, domicilié à Beyrouth, Liban… Il m’a dit qu’il n’en avait plus besoin. Il avait déjà réglé la semaine de location… en dollars cash. Il n’a pas fait d’histoires pour être remboursé. Il est parti très vite tout à l’heure, il devait avoir un avion à prendre.

- Il était seul ?

- Je crois… En tout cas il est rentré seul dans le bureau.

- Tu crois, mais tu n’en es pas sûr… Quelqu’un l’attendait peut-être à l’extérieur ?

- Je ne sais pas, quand je suis assis derrière le comptoir, je ne vois pas dehors.

- Décris-moi ce type, comment était-il ? Tous les détails, le somme l’inspecteur sur le point d’exploser.

- Tu sais j’en vois tellement des clients…

- Oui, je sais, je sais, tu me l’as déjà dit ! C’est celui-là seul qui m’intéresse, tu te souviens quand même de quelque chose, il t’a ramené cette bagnole y’a moins de deux heures, t’es quand même pas Alzheimer !

- Non, Ssi Inspecteur… Attends… Il parlait anglais…

- Bon, ça vient. Continue… Grand, petit, gros, maigre ? Allez, un petit effort de mémoire !

- Normal.

- Normal ? Ça veut rien dire normal… Tu parles d’une description, tu te fous de moi !

- Non, Ssi Inspecteur. Je voulais dire moyen.

- De mieux en mieux. Moyen ! C’est quoi ça, moyen ?

- Eh ben, moyen de taille, moyen de grosseur.

- Super ! Je vais pouvoir faire un excellent portrait-robot avec ton témoignage… Allez ! Les cheveux, les yeux, une barbe, une moustache, des lunettes, des cicatrices, des signes particuliers… que sais-je ? Quelle corpulence ? Habillé comment…? Je commence sérieusement à me demander si tu ne refuses pas de collaborer avec les forces de police, tu sais, j’ai bien envie de t’embarquer au poste pour faire ta déposition au commissaire. Là-bas tu auras tout le temps de réfléchir, menace exagérément l’inspecteur, de plus en plus excédé.

Or soudain, l’employé recouvre miraculeusement la mémoire et les mots dans sa bouche se mettent à se précipiter.

- Un Libanais… Il avait un accent oriental… Voyage d’affaires ou tourisme, je ne sais pas, on ne demande pas ce genre de précisions aux clients… Il était assez grand, un mètre quatre-vingt peut-être… Costaud, gros gabarit, un homme qui fait du sport sûrement, de la muscu, des arts martiaux… Pas de bagages, à part un petit sac à dos, j’ai trouvé ça bizarre, d’ailleurs… Les cheveux noirs, ultracourts, pas de barbe ni de moustache… Il n’arrêtait pas de suçoter une branche de ses lunettes, des Ray-Ban j’en suis sûr, tu comprends j’adore cette marque… Des yeux marron… Un jean, un tee-shirt noir, une veste, noire aussi, qu’il portait sur l’épaule, j’ai pas vu ses chaussures, j’étais derrière le comptoir. Voilà tout ce que je peux te dire.

- Tu es sûr ? Tu n’as pas tout inventé pour me faire plaisir… Hein ? Tout à l’heure tu croyais, maintenant tu as l’air bien sûr de toi.

- La, la ! Ssi Inspecteur, c’est la mémoire qui m’est revenue tout à coup.

- Et tu es certain qu’il n’était pas blond ?

- Blond ? Non, certainement pas ! C’était un Libanais, je t’ai dit.

- Choukrane ! Tu vois, quand on veut on peut, lui lance en prenant congé un inspecteur Idrissi revenu à une courtoisie de bon ton.

« Bien, voilà une affaire de réglée ! Il m’a donné tout ce qu’il savait… C’est bien le genre Mossad le client de Avis. Et Hansen a dû être transbahuté dans ce 4x4. Si c’est bien sa montre qu’on a trouvée, ça confirmera mon hypothèse. » Sur ces déductions, l’opiniâtre inspecteur s’empare de son mobile pour composer une fois de plus le numéro de Benmansour.

 


[1] Espèce d’âne

[2] Tu as raison

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