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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 20

25

Marrakech, 9 juin

 

- Ssi Driss ! Deux des agents israéliens viennent de sortir de l’hôtel, à pied… Un Range Rover les attendait sur l’avenue Kennedy, de couleur noire, un modèle récent, je n’ai pas pu voir la plaque. Ils avaient l’air très pressés, très énervés aussi… Le 4x4 a démarré sur les chapeaux de roues en direction de la Menara, débite affolé et en sueur le gardien de la paix Soussi, après un sprint effréné jusqu’au Blue Note où se trouve en faction l’inspecteur Belali. J’ai essayé d’appeler le commissaire, poursuit-il d’un air penaud, mais sa ligne était occupée. Je n’ai rien pu faire, ça s’est passé il y a deux minutes à peine, j’ai immédiatement couru te prévenir.

- La faute à personne, Tariq, calme-toi… On n’avait pas prévu ce scénario. Décidément, nous jouons de malchance dans cette affaire. Bon, je vais essayer de joindre une voiture banalisée qui tourne dans le secteur, au cas où ils les repèrent et peuvent les prendre en chasse. Ils ont dû rejoindre le boulevard Mohammed VI, c’est la direction de l’aéroport. Pendant ce temps, préviens Idrissi au commissariat et essaie encore d’appeler Benmansour. Envoie-lui un SMS, au cas où tu n’arrives pas à le joindre.

 

L’ambiance est tendue à l’intérieur du Range Rover. Moshe et Sami sont à cran… Ruben et Mike, les agents qui leur ont été dépêchés en renfort deux jours auparavant, ont fait preuve d’une impéritie crasse lors de l’opération Hansen. La colère de leur leader, jusque-là contenue avec peine, finit par exploser en un flot d’invectives que rien ne semble être en mesure d’endiguer.

- Un duo d’incapables, voilà ce que vous êtes ! Qui à Tel-Aviv m’a expédié en renfort ces deux jobards! « Des spécialistes de l’exfiltration…! » Des jean-foutre, oui ! Allez, direction l’aéroport… et accélère un peu, toi, espèce de limace ! Vous embarquez sur le premier vol d’Iberia et, croyez-moi, vos oreilles vont chauffer à votre arrivée en Israël, moi c’est des broutilles à côté de ce que vous allez déguster quand ils vont vous débriefer, là-bas !

- Attends, on va t’expliquer… tente de se justifier Mike, assis à l’arrière aux côtés de Sami.

- Expliquer…? Expliquer quoi ? le coupe ce dernier sur un ton certes plus pondéré mais aussi intransigeant que celui de Moshe. Votre navrant échec ? Autant avouer que vous vous êtes endormis, après, peut-être, avoir bu plus que de mesure. Vous n’avez pas même jugé utile de faire des tours de veille. Évidemment, quand vous avez émergé de votre probable saoulerie, votre oiseau s’était envolé.

Face aux irréfutables accusations de leurs inquisiteurs, les agents incriminés se réfugient dans leur mutisme et leurs pensées pusillanimes, en attendant que s’apaise l’orage.

Au débouché de l’oliveraie de la Menara, Moshe enjoint Ruben, le conducteur, de prendre sur sa droite la route d’Amizmiz, détour destiné à éviter d’éventuelles patrouilles à leur recherche dans le secteur de l’aéroport. Il est près de quinze heures trente et les membres du commando sont convaincus que Hansen est définitivement hors de portée et que les forces de police marocaines sont désormais saisies de cette affaire de disparition. Plusieurs témoignages sont du reste susceptibles de les guider vers eux. En premier lieu, celui de ce policier fureteur que Moshe a neutralisé au moment de l’exfiltration du Danois. « Qu’a-t-il vu précisément qui puisse le conduire à nous identifier ? se demande le leader des agents. Sans doute aucun détail d’importance, se rassure-t-il après quelques secondes de réflexion. Bien au contraire, les vêtements exotiques que nous portions l’égareront probablement dans une impasse ou sur une fausse piste… » Ils doivent toutefois prendre en considération la probabilité d’un indice, aussi maigre soit-il, qui orienterait la police sur la juste voie. Le « témoin » Hansen pourrait en revanche se révéler plus gênant. Moshe redoute avant tout qu’il ne fournisse à la police une description et le numéro de plaque du Range qui, lors de sa fuite, stationnait devant la bâtisse de Tizi Oussem. Cette éventualité le tracasse tout au long du chemin détourné qui finit par les mener aux confins de l’aéroport.

- Avant notre arrivée devant l’aérogare, vous nous débarquerez Sami et moi, on finira à pied. Quant à vous deux, vous irez illico rendre le 4x4 à l’agence de location. Pendant ce temps, je vous réserverai des billets sur le prochain vol. C’est clair !

Les pitoyables recrues, résignées au destin qu’elles méritent, n’ont d’alternative que d’obtempérer aux ordres de leur chef de mission.

 

La CB grésille dans le bureau de l’inspecteur Idrissi.

- Inspecteur Idrissi, commissariat de police de la Medina, à toi…

- Ici, voiture quatre, Rachid Serfaoui, aucune trace du Range dans le secteur de l’aéroport, à toi…

- Continuez votre patrouille sur le parking de l’aéroport, over.

Serfaoui et son collègue Benslimane sillonnent au ralenti le parking dans leur Nevada gris muraille, à l’affût de l’improbable 4x4. Un Range Rover de teinte sombre, couvert de poussière ocre, est en train de se garer, ce qui provoque en eux une brusque poussée d’adrénaline. Comme ils s’approchent du véhicule, leurs espoirs s’évanouissent aussitôt à la vue d’une famille de touristes, encadrée par un guide, en train de débarquer des bagages. En proie au découragement, ils reprennent leur infructueuse ronde qui les conduit vers la zone des agences de location de véhicules.

- Chouf ! Là… chez Avis, un Range noir ! s’exclame Benslimane.

- OK ! On fonce !

- Ce Range Rover ? Le client l’a ramené il y a à peine vingt minutes, les informe l’employé. On vient de le nettoyer, ces véhicules, ils sont très demandés par les touristes et nous n’en avons que celui-ci de rentré, il est déjà réservé pour dix-sept heures.

- Ce n’est pas pour louer, nous sommes de la police. Ce véhicule a peut-être servi aux auteurs d’un crime. Nous allons prévenir nos supérieurs, ils vont sûrement vouloir l’examiner. Jusque-là, il ne bouge pas d’ici, tu te débrouilleras pour fournir un autre véhicule à ton client.

 

- Inspecteur Idrissi, commissariat de police de la Medina, à toi…

- Ici, voiture quatre, Benslimane. On a repéré chez Avis un Range qui correspond au signalement, à toi…

 - Je suis là dans dix minutes, d’ici là vous ne bougez pas, over.

Au comble de l’effervescence, l’inspecteur se lève d’un bond de son siège, agrippe sa veste de lin et son canotier flambant neuf suspendus au portemanteau perroquet, puis dévale l’étage pour gagner sa 405 parquée dans la cour intérieure. En cours de route, il tambourine nerveusement sur son mobile afin de joindre Benmansour.

- Abdelaziz… Ah ! Tu es enfin joignable ! Tu es au courant de la fuite des agents ?

- Oui, oui… On recherche un Range Rover de couleur sombre. J’allais justement t’appeler, on a retrouvé Hansen, je pars le récupérer à Asni.

- Quoi ! Mais qu’est-ce qu’il fout là-bas, dans ce bled !

- Je t’expliquerai… Tu avais quelque chose de nouveau à m’annoncer ?

- Le Range, ils l’ont peut-être trouvé ! La patrouille quatre. Sur le parking de l’agence Avis de l’aéroport, je suis en route… Tu peux appeler les gars de l’Identité judiciaire ?

- Wākha ! Je leur dis de te rejoindre là-bas. Eh bien, une bonne nouvelle n’arrive jamais seule ! À plus tard, khouya !

 

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