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Publié par Gab

Pions empoisonnés : Episode 13

 

15

 

La veille au soir, après qu’ils eurent fait le point sur les événements de la journée, l’inspecteur Idrissi s’obstina de longues minutes à convaincre le commissaire de s’accorder un jour de congé.

- Tu te surmènes, Abdelaziz, ça fait quatre jours que tu t’engages à fond sur cette affaire de Championnat du monde d’échecs.

- C’est mon job, Fouad !

- OK, mais ça te mine, tu es sur les nerfs à longueur de journée. Ménage-toi un peu sinon tu ne tiendras pas jusqu’à la fin du match. Je crois qu’une journée de repos te ferait le plus grand bien.

- Pas de souci, j’ai connu pire comme affaire, et bien plus mouvementée ! Là, il s’agit seulement d’être aux aguets. Aucune raison pour se payer une attaque cardiaque ou un AVC, le rassura Benmansour.

- À voir… Tu es costaud mais tu n’as plus vingt ans, khouya, tu as tendance à l’oublier.

- sāfi, sāfi ! Inutile de remuer le couteau dans la plaie avec ça, je suis encore en possession de toutes mes capacités physiques et mentales !

À court d’arguments par ce biais, l’inspecteur entreprit subtilement de faire vibrer la corde sensible du commissaire.

- Et Khadija, tu y penses ? Et les jumeaux ? Ça fait combien de temps que tu n’as passé une soirée avec eux ? Un époux et un père fantômes, voilà ce que tu deviens à vouloir tout contrôler vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

La flèche atteignit sa cible, Benmansour parut ébranlé par l’allusion de l’inspecteur. Il hésita quelques instants, tiraillé entre ses sentiments contradictoires, avant de prendre une décision qui lui coûtait pourtant.

- wākha ! Tu as gagné cette manche, Fouad, je vais le prendre ce fichu jour de repos, maugréa-t-il. Après tout, nul n’est indispensable, ajouta-t-il sensément. Vous êtes assez expérimentés pour vous passer de moi une journée, mais au moindre accroc je compte sur toi pour m’avertir illico !

- ma kayne mouchkil ! Abdelaziz, il sera fait selon tes désirs, assura l’inspecteur, se réjouissant en silence d’avoir remporté ce laborieux bras de fer avec le commissaire.

 

C’est ainsi que l’inspecteur Idrissi se retrouve aujourd’hui dans la peau et les attributions de son supérieur. Sa promotion ne lui inspire vaine gloire mais, animé par un sens aigu de ses nouvelles responsabilités, il est résolu à ne rien laisser au hasard. En dépit de son indéniable attrait pour le jeu d’échecs, à peine suit-il la partie du jour : debout près de l’entrée principale du salon d’apparat, il demeure sur le qui-vive, épiant l’ensemble des quidams impliqués dans l’événement, guettant le moindre comportement insolite des uns ou des autres.

Groupés sur la droite dans la première rangée de fauteuils, les Iraniens se tiennent droits et immobiles comme de bons petits soldats, le regard rivé sur leur champion. À l’opposé, assis dans la même traverse, les deux Israéliens semblent tendus, les yeux tournés vers l’écran qui témoigne de la position précaire du grand maître Bronstein. Disséminés dans la salle, trois des hommes d’affaires semblent aux aguets, distribuant leur attention dans toutes les directions, tandis que le quatrième fait, comme la veille, le pied de grue près de la porte battante, à trois mètres de lui. L’inspecteur Idrissi ne s’attend pas spécialement à un esclandre mais a pris un luxe de précautions pour tenir à l’œil tous les protagonistes. De sorte qu’il a mobilisé son collègue Belali afin qu’il prenne en charge les Iraniens à l’issue de la partie, tandis que lui-même s’attachera aux pas des Israéliens. Il peut en outre compter sur la présence à l’entrée du complexe hôtelier du brigadier Ahmed Œil de faucon Benhaddou qui a reçu comme consigne de leur signaler toute intrusion suspecte. Tout est sous contrôle, jubile l’inspecteur.

 

Les acclamations fusent, le grand maître Rezvani vient de remporter la deuxième partie du match. Le président Guedj et le docteur Benyamin paraissent excédés et jettent des regards de haine non dissimulée vers leurs ennemis triomphants, comme si leur propre honneur avait été bafoué. Après que Bronstein et Hansen les ont rejoints, une conversation enflammée s’engage au sein du petit groupe, ponctuée d’éclats courroucés du président. L’inspecteur Idrissi s’approche en catimini afin de saisir le sens de la querelle grandissante. Son ignorance de l’hébreu le laisse sur sa faim, jusqu’au moment où, sur un ton véhément et en termes accusateurs, le président interpelle le grand maître danois en usant d’une langue qu’il maîtrise à peu près.

- You fucking pro-arab bastard! You’re a filthy traitor! You aren’t helping Bronstein but botching his training and preparation, because you’re in Iranians’ pay! You’re dismissed! At once!

Per Hansen blêmit sous l’injure, en même temps que le visage de Bronstein vire à la couleur brique, trahissant une colère qui ne tarde à exploser.

- President Guedj! Your remarks are completely stupid! Calm down! My assistant will stay and you must immediately apologize to him!

Jamais jusque lors, nul joueur d’échecs, aussi titré fût-il, ne s’est permis de s’opposer de manière frontale à l’autoritaire président de la Fédération israélienne des échecs, connu pour ses imprévisibles colères et ses positions ultranationalistes – il est membre de Yisrael Breiteinu, allié du Likoud, et siège à la Knesset sous cette étiquette. C’est à son tour de devenir écarlate avant d’asséner une réplique destinée à clore l’algarade.

- Pay attention to me, Bronstein, I shall not go back on my decision. Hansen must get out!

- YOU pay attention to me, President Guedj! If you insist on Hansen getting out, I’ll withdraw and Rezvani will be admitted as next Chess World Champion… Is that what you really want? s’enquiert Bronstein sur un ton doucereux. DO think of the consequences… Including for yourself, poursuit-il, laissant planer une menace virtuelle sur l’avenir du président.

Il s’ensuit un silence pesant. Le président Guedj semble se décomposer sous l’avertissement à peine voilé du grand maître. Ravalant sa fierté, il ne peut que se rendre à ses arguments assénés comme autant de coups de massue.

- You’ve won this round, Bronstein, but I’ve not said my last word… Just wait! menace-t-il imprudemment sous l’empire de la colère.

  

Si l’inspecteur Idrissi n’a saisi l’intégralité des amabilités échangées entre Bronstein et Guedj, il soupçonne pourtant que l’affaire est sérieuse. Une grave accusation à l’encontre du grand maître Hansen, une violente prise de bec entre le président de la Fédération israélienne et le Champion du monde, se concluant sur un statu quo provisoire des plus fragiles, constituent indubitablement à ses yeux les ingrédients explosifs de futurs incidents dont il est dans l’incapacité de mesurer le degré de gravité. Son inquiétude ne fait qu’empirer lorsque l’agent israélien en faction à l’entrée de la salle – qui opère masqué sous l’identité de José Pérez, chef d’entreprise semble s’intéresser de très près à l’altercation. L’air passablement irrité, il s’est sensiblement rapproché du groupe des Israéliens, de manière à être à portée de leur voix. Il fixe tour à tour les deux grands maîtres d’un regard vide, puis adresse un petit signe de connivence au président Guedj. L’inspecteur Idrissi pressent le début d’une intrigue entre les deux hommes, visant sans nul doute la personne de Hansen, mais dans la crainte d’être repéré, se résout finalement à quitter la salle en compagnie des derniers spectateurs. Pas de chance ! Juste au moment où ça devenait intéressant, se dit-il avec une pointe de déception.

 

Après s’être attablé sur la terrasse du Blue Note effleurée par les dernières flammèches du soleil, l’inspecteur s’accorde quelques instants pour évaluer l’urgence de la situation. Au terme de brèves cogitations, il prend la décision d’appeler Benmansour, pour honorer sa promesse de lui signaler tout incident suspect.

- msa l-khīr ! Il y a du nouveau… Ça barde dans le camp hébreu, lui annonce-t-il sans préambule. Bronstein a perdu la deuxième partie et Hansen a été violemment mis en cause dans cette défaite par le président de la Fédération israélienne…

- Quoi ! Raconte-moi ça dans le détail… Non, attends… je viens te rejoindre, je vous invite au restaurant marocain de l’hôtel. Préviens Driss et réserve-nous une table pour trois où nous pourrons discuter en toute discrétion. Je suis là dans un quart d’heure.

- wākha ! Mais ton jour de repos ?

- Au diable, mon jour de repos ! Il y a des priorités !

 

16

 

Dix minutes après avoir raccroché, le commissaire se présente à l’entrée du complexe hôtelier où veille le zélé brigadier Benhaddou.

- es-salām ‘ali-koum, essi Abdelaziz !

- wa ‘ali-koum es-salām ! Rien à signaler, Ahmed ?

- la ! R.A.S… Tu viens me relayer ? lance le brigadier sur un ton facétieux..

- Ha ! Ha ! Non, pas ce soir… Je ne suis pas disponible, je vais dîner avec Fouad et Driss !

- b’ seht-koum ! Ali va bientôt arriver pour prendre la relève.

 

Les trois policiers sont confortablement installés sur une banquette semi-circulaire parsemée de coussins moelleux, autour d’une table basse où trône en son centre un couscous mouton fleurant bon les épices. La place qu’ils occupent, située à l’écart, dans une galerie d’alcôves où sont dispersés une poignée de clients, leur ménage une vision intégrale de la salle de restaurant. Entre deux bouchées, ils ont tout loisir d’observer les acteurs de la tragi-comédie qui a commencé de se jouer dans ce Championnat du monde d’échecs et ses obscures coulisses.

Un incident initial, qui frôle la cocasserie, provoqué par le clan des Iraniens, une sordide querelle au sein de celui des Israéliens, suite à la victoire du grand maître Rezvani, deux présidents caractériels, des agents secrets dans un camp, des gardiens de la révolution dans l’autre, qui agissent dans l’ombre, et deux grands maîtres et leurs secondants pris en otage par ces personnages qui manœuvrent à leur insu.

C’est en ces termes concis que Benmansour brosse à ses convives le tableau de la situation telle qu’il la perçoit.

- Tu as l’art de la synthèse, l’Encyclopédie, on ne pourrait pas faire plus clair, reconnaît l’inspecteur Belali. Mais pour le moment, qu’est-ce que ça change de notre côté ? Tant que ça en reste là, on n’a aucune raison de se mêler de leurs histoires, non ?

- Non, non, bien sûr ! Pour le moment, on ne peut reprocher à qui que se soit d’actes malveillants, encore moins répréhensibles, constate le commissaire, mais les derniers développements dont Fouad nous a fait part me font subodorer que l’affaire n’en restera pas là.

- On est d’accord, approuve Idrissi. Donc on attend tranquillement dans notre coin qu’il se passe quelque chose de plus grave ? Ça me semble un peu passif.

- Tranquillement, certes non ! reprend Benmansour. Notre rôle est plus que jamais de prévenir tout dérapage en resserrant la surveillance… Il n’est pire eau que l’eau qui dort, ajoute-t-il sentencieusement, suivant son irrépressible manie d’émailler ses discours d’adages, maximes, proverbes, préceptes ou autres aphorismes, pour en souligner avec à-propos l’importance. Je vous propose donc de remanier quelques détails de notre dispositif… Voilà comment je vois les choses : tout d’abord, je suis à présent quasi convaincu que rien ne viendra de l’extérieur, la pièce se joue à huis clos, ici même dans l’enceinte du complexe hôtelier. Ma première idée est donc de relever le brigadier Benhaddou de son poste de surveillance diurne à l’entrée de l’hôtel. Le vigile maison est un homme de confiance qui a reçu des consignes strictes quant au contrôle des allées et venues, et, au cas où, il a nos numéros de téléphone. C’est vraiment du gaspillage de ressources de cantonner Ahmed à cette fonction de planton, je préfère le réaffecter à un poste où il sera plus utile.

- À quel poste penses-tu au juste ? l’interrompt Belali.

- Attends, j’y viens… Pour ne rien laisser au hasard, je préfère quand même maintenir la veille nocturne, poursuit le commissaire. Benjelloul est parfait dans ce rôle, ça lui laissera ses journées et, du coup, lui évitera de faire l’agent de la circulation sur la place de la Liberté. Et puis ça lui donnera de l’importance auprès de ses futures conquêtes. Je l’imagine déjà… Je suis affecté à la surveillance du Championnat du monde d’échecs ! J’ai mes entrées au palace Atlas Souss ! Comment une gentille gazelle ne craquerait-elle pas…? Bon, revenons à nos moutons… J’ai l’intention de nous adjoindre notre jeune recrue, le gardien de la paix Tariq Soussi, frais émoulu de l’École de police. Il a peu d’expérience de terrain, mais se montre très motivé, il pourra faire ses premières armes sur cette mission. Je pensais lui confier un poste d’estafette, il ferait la liaison entre nous et en fonction des événements pourrait venir en renfort.

- Excellente idée ! Mais peut-être serait-il judicieux que chacun d’entre nous se charge en personne de l’un des quidams ou de l’un des clans impliqués dans le Championnat, non ? suggère l’inspecteur Idrissi, resté jusque-là silencieux. Tu parlais de resserrer la surveillance, c’est une stratégie possible, je pense…

- Tu me devances, khouya, j’allais justement évoquer cette option. Je propose que tu t’occupes de Bronstein et de Hansen, depuis le début du match tu es celui qui les a le plus approchés, tu dois être au courant de leurs habitudes. Toi, Driss, tu surveilleras les agents israéliens, ils sont quatre, tu ne peux pas te dédoubler, c’est sûr, mais ils sont toujours fourrés ensemble. S’ils venaient à se séparer, tu me préviendrais. Tariq, en dehors de son rôle d’agent de liaison, pourrait aussi avoir un œil sur le président de la Fédération israélienne des échecs. Un drôle de zèbre celui-là, j’aimerais bien savoir ce qu’il manigance.

- Pas de soucis, compte sur moi pour les traquer, ces agents secrets, et te rapporter tous leurs faits et gestes, acquiesce l’inspecteur Driss Belali avec un grand sérieux.

- Œil de faucon s’occupera pour sa part de l’entourage de Rezvani, notamment de ses prétendus coaches et de cet officier à l’air sournois. Quant à moi je me chargerai du grand maître iranien et de son secondant, le maître international Firouz Adani. On n’est pas nombreux, c’est certain, mais il faudra faire avec, je ne peux, hélas ! mobiliser davantage d’hommes, conclut le commissaire.

- Il y a quand même un problème… la nuit, observe Belali. La nuit, propice aux méfaits de toutes sortes… On ne va pas dormir sur le tapis du couloir en face de leur chambre, alors quid de la surveillance nocturne ?

- Ta remarque est pertinente, Driss. J’ai justement l’intention d’aller voir le manager de l’hôtel dès ce soir pour obtenir des chambres. Deux chambres doubles, l’une pour vous dans l’aile des Israéliens, l’autre pour Ahmed et moi dans l’aile des Iraniens. On se passera de Tariq la nuit. On n’a pas les effectifs suffisants, encore moins les finances. Je sens qu’il va falloir batailler ferme avec l’administration pour faire passer nos nuits cinq étoiles en notes de frais ! Mais… Aux grands maux les grands remèdes !

 

Les policiers ont achevé leur conseil de guerre ainsi que leur couscous. La salle de restaurant se vide progressivement sous leurs yeux, à l’exception de quelques clients prolongeant outre mesure la dégustation de leur glace ou de leurs pâtisseries. Les Iraniens se sont éclipsés tôt dans la soirée, alors que s’attardent les grands maîtres Bronstein et Hansen, attablés avec le docteur Benyamin. À quelques tables de distance, les hommes d’affaires entretiennent une conversation confidentielle, manège qui n’échappe à l’inspecteur Idrissi.

- Ça m’étonnerait pas qu’ils soient à la botte de Guedj ces cocos là, ils sont probablement en train de fomenter un plan destiné à évincer Hansen, fait-il remarquer à ses collègues en attirant leur attention sur les quatre individus.

- Peut-être, peut-être… opine Benmansour l’air préoccupé. Le président Guedj semble quant à lui jouer l’Arlésienne, on ne l’a pas vu de la soirée, ajoute-t-il perplexe.

 

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